Toujours scout

Reportage

4 jours dans un camp scout. Sans eau, ni éléctricité.

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Pédophilie, fanatisme religieux, maltraitance, dérives sectaires… La liste des clichés concernant les scouts est longue comme le bras. Pourtant, ce mouvement inventé au début du XIXe siècle par un général anglais à la retraite, compte aujourd’hui plus de 40 millions d’adeptes à travers le monde. Pour comprendre pourquoi les enfants s’acharnent à passer leurs vacances dans les bois, nous avons passé quatre jours dans un camp. Sans eau ni électricité.

Devant la gare de Versailles-Chantiers, en ce lundi de juillet, une drôle d’assemblée se forme. Les scouts partent en camp. Ils sont reconnaissables à tout leur barda : énorme sac de randonnée, chemise et foulard. Ni bermuda, ni béret ou chapeau, ni rangers. On est ici avec les Scouts et Guides de France, mouvement plus “cool” que d’autres groupes plus traditionalistes, comme les Scouts unitaires de France ou les Scouts d’Europe. La chemise orange indique qu’on a affaire à des bambins, entre huit et douze ans et, cousu sur la manche, un badge révèle leur appartenance au groupe Lyautey de La Celle-Saint-Cloud. L’effectif est de quatorze louveteaux et onze jeannettes. Les Scouts et Guides de France, fruit de la fusion des Scouts de France et des Guides de France, en 2004, sont en effets mixtes. Ou “coéduqués”, comme on dit officiellement. Idem chez les chefs : il y a quatre filles et trois garçons, âgés de dix-sept à vingt-et-un ans. Même si le scoutisme prône la transmission du savoir, cette jeunesse inquiète légèrement les parents, qui multiplient les recommandations au moment de partir. Ne pas oublier tel médicament, faire attention à ce qu’il ou elle porte bien sa casquette, ce genre de choses. Futilités, néanmoins, à côté de la fois où une mère, prise de panique, empêcha carrément son fils de partir en camp. Sur les quais, on recompte, histoire de n’oublier personne. Ils sont tous là. Des sportifs, des têtes en l’air, des timides, des casse-cou, des habitués, des néophytes. Les chefs font de leur mieux pour réussir la montée dans le train, mais c’est un échec. Le groupe se retrouve scindé en deux. C’est aussi le premier camp de la plupart des chefs en tant que tels. Peu détiennent le précieux BAFA, quoique tous facturent une belle expérience de la vie en forêt. À bord, la meute se déploie bruyamment dans les compartiments et encombre le passage. “Les gens sont toujours contents de voir les scouts”, glisse avec ironie cheftaine Hortense, “Ortie qui pique” pour les louveteaux. Pendant les trente minutes de trajet prévu, les jeux se multiplient. Avec des cartes, un stylo ou juste les doigts. Les téléphones et consoles portables sont bannis.

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Montage de tentes, creusage des toilettes
Arrivé à Epernau, petite bourgade des Yvelines à côté de Rambouillet, il faut marcher. En ville, dans les champs, en forêt. Une grosse heure, sous un soleil de plomb, pour atteindre le lieu du camp. Les organismes sont soumis à rude épreuve. Le pas se fait traînant et les pauses eau se rapprochent, à mesure de la progression. Les sacs, eux, ont été rapatriés en voiture. Une fois sur place, un bénédicité est prononcé pour demander à Dieu de protéger le camp. En effet, bien qu’ouverts à tous, les Scouts et Guides de France sont catholiques. Les faveurs du Puissant demandées, les aventuriers en culottes courtes sont répartis en cinq “sizaines”, nommées selon le thème Schtroumpfs de cette année. L’installation peut débuter. Arrivés sur place la veille, les chefs ont déjà monté leur tente, celles d’intendance (pour stocker les vivres) et de l’infirmerie (pour stocker les blessés ?). Reste les cinq grandes tentes d’habitation des louveteaux. Ce qui n’est pas une mince affaire, entre les piquets, les sardines, les nœuds, les tapis de sol, le double toit... Surtout avec une meute “passablement crevée”, de l’avis général. Une heure plus tard, les abris sont prêts quand résonne un chant : “C’est la meute qui t’appelle, viens, viens, laisse tout. Que ferais-tu, oh loup, sans elle ? Et sans toi, que ferions-nous ? Cours vite, cours vite, vite au rendez-vous.” À l’appel, les sizaines se présentent en file indienne devant un chef. “Toujours prêts !”, bien sûr. Il y a du pain sur la planche : construire le vaisselier, les deux feuillées (les toilettes), le coin veillées et l’autel. Pour la feuillée, il faut creuser. Profond de préférence, ce qui, à cause des racines et des pierres, s’avère laborieux. Pourtant, les cinq louveteaux se relaient incessamment à la pelletée. Avec ferveur et détermination. Comme le fait remarquer Quentin, bouille blonde de dix ans : “C’est quand même mieux un camp scout que de s’ennuyer. Au moins, tu fais des activités. Chez toi, t’es tout seul, tu joues à la Wii deux heures et après tu t’ennuies.” Les travaux finis, s’ensuit un petit goûter – brioches tartinées de confiture et grenadine – en chanson. Le catalogue oscille entre les comptines (“Je cherche fortune”, “Dans les prisons de Nantes”...), chants scouts et religieux, et variété française (“Santiano”, “Aux Champs-Élysées”, et même “Cendrillon”). Le moral, tout comme le temps, est au beau fixe, lorsque la meute, rassasiée, se rend à la prairie pour disputer une partie de football. Presque tout le monde participe, à l’exception de quelques louvettes (ou jeannettes ?) plus attirées par une ballade en forêt que par le ballon rond. Le terrain est sommaire, en pente et à moitié en terre, mais le match est endiablé. Le Bayern parvient finalement à s’imposer contre Chelsea, sous l’impulsion du petit Antonin.

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Les amputations sont plus rares que les feux de forêt
Dégoulinants de sueur et les genoux terreux, les louveteaux doivent passer par la case douche. Une toilette tout ce qu’il y a de plus rudimentaire : tuyau d’arrosage sur bâche en plastique, dans la cour du fermier qui a prêté son bois (merci, monsieur). Même si la perspective de se rafraîchir après tant d’efforts peut paraître réjouissante, ce passage obligé n’est pas du goût de tous : “J’aime pas les douches. C’est froid”, se plaint d’ailleurs Arthur, lâchant sans doute au passage ses tout premiers mots du voyage. Pourtant, très vite, les garçons découvrent les joies de la glissade en maillot de bain et se pressent sur la bâche par groupe de quatre, pendant que les autres sèchent au soleil. Si la douche en été est plutôt bien accueillie, ce n’est pas le cas en hiver où, généralement, le scout reste sale, parfois pendant toute la durée du camp. Le tout en dépit du règlement, mais il faut bien savoir y faire quelques entorses. Sauf en matière de mixité : le passage au karcher n’a pas lieu en même temps pour les louveteaux et les louvettes (idem). Les chefs, quant à eux, n’ont pas le droit de se laver en même temps que les jeunes. Histoire sans doute de diminuer les soupçons de pédophilie, vieux fantasme sur les scouts. De retour au camp (avec des bidons d’eau), il faut préparer le repas. Pour les concombres, il suffit de les peler et de les découper. Une tâche aisée pour ces habitués de l’opinel (à bout rond). Les dérapages sont monnaie courante, mais les amputations assez rares. Pour les saucisses et la semoule, c’est un peu plus compliqué : il faut faire du feu. Une tâche fascinante – même si peu nombreux sont ceux qui ramènent du bois – quoique légèrement dangereuse. Il y a quelques années, des flammes dopées à l’huile d’olive avaient embrasé quelques branches environnantes. L’incendie avait été évité de justesse. Les gamelles vidées, les grâces dites, on passe à la veillée. Pour l’occasion, les chefs se sont peints en bleu de la tête aux pieds, et ont préparé un petit spectacle. Une animation pas vraiment au goût de Quentin, qui trouve que “c’est pas génial”, même si les apprentis campeurs ont l’air plutôt satisfait au moment d’aller se coucher. Un temps important. Entre ceux qui ont peur des insectes, des bruits, du vent, ceux qui sont crevés et ceux qui débordent encore d’énergie et ne rêvent que de démâter les tentes voisines, lampe frontale sur le crâne, difficile de faire régner l’ordre et le silence. Finalement, vers 23 heures, le camp s’endort.

La visite du Père Francis et la question de Vincent
Le lendemain matin, avant même huit heures, les louveteaux sont déjà réveillés, au contraire des chefs qui paieraient cher pour une grasse matinée. En guise de vengeance, pendant que les cheftaines préparent le petit-déjeuner, les chefs amènent la meute en dérouillage. Au programme, footing, étirements, pompes, abdos, dans la grogne générale. Ensuite, un Cluedo géant est organisé, avec déguisements et fiches d’enquête maison. L’occasion pour Antonin de s’inquiéter de la santé mentale des chefs : “Ils sont en plein délire schtroumpf. Ils trouvent le moyen d’en mettre partout.” Après le repas et la sieste, le Père Francis, un jovial Africain, vient célébrer une messe en pleine cambrousse, ce qui n’est pas dénué de charme. Si les enfants ne sont visiblement pas habitués à recevoir l’hostie trempée dans du vin, tous respectent ce moment particulier. Vincent, bout de chou lunaire, y va même de sa question au prêtre : “Ma grand-mère est morte il y a trois ans et, depuis, je vois des signes dans l’arc-en-ciel. Qu’est-ce que ça veut dire ?” Une situation très vite dédramatisée par le Père Francis, en privé. En plus d’être doué avec les mots, l’homme d’Église se révèle être un redoutable sportif lors des Olympiades du camp, avec un temps plus qu’honorable au parcours du combattant. Faute à d’autres engagements, il ne participe malheureusement pas à la suite des épreuves : relais avec œuf dans une cuillère, tir à la corde sur bâche mouillée et concours de glissade. Des jeux qui tiennent plus de “Nos jours heureux” que de “Full Metal Jacket”. Même pas de petite sioule, sorte de rugby sans règles, typique des scouts où – presque – tous les moyens sont bons pour arrêter le porteur de balle. On ne compte plus le nombre de chevilles foulées, de genoux tordus, d’arcades ouvertes, de doigts et de poignets cassés, que ce passe-temps a provoqué. Une fois, c’est carrément une clavicule qui a lâché, nécessitant l’intervention des pompiers. Au repas du soir, des raviolis sont servis. Mais Daphné, huit ans, n’en mange pas. “J’ai pas le droit de manger de porc. Pas que je sois musulmane ou quoi, c’est juste que je peux pas manger de cheval. Et maintenant, il y a du cheval dans le porc.” Les ravages de Spanghero. Entre deux bouchées, les louveteaux ne parlent que de la veillée de ce soir, où ils vont prononcer leur promesse. Pour ce rite de passage, très important dans la culture scoute, deux responsables de l’association sont venus en renfort. Et aussi, un peu pour jeter un œil à la bonne tenue du camp.

La promesse, les marshmallows grillés et Wagner
Il commence à faire sombre quand la cérémonie débute. Réunie en cercle autour du feu, la meute est fébrile. Un à un, les “promettants” vont être présentés aux chefs par leur parrain ou marraine et vont devoir expliquer pourquoi ils sont là. Extraits choisis : “S’amuser avec mes copains, découvrir la nature, être sale”, “je voulais arrêter, mais je suis resté, car j’aime faire le camp et que j’ai trouvé des amis” ou encore “je veux faire ma promesse parce que je me sentais inférieur donc je veux être comme les autres”. Ce qui a le mérite d’être clair. Place ensuite à la promesse à proprement parler : “Je sais que vous serez avec moi, même quand j’oublierai un peu notre loi. Alors, avec l’aide du Seigneur, de vous tous et de notre loi, je promets de faire de mon mieux pour prendre confiance en moi, apprendre à vivre avec les autres et participer au monde qui m’entoure”. Pour finir, les “promettants” saluent les chefs, l’index et le majeur de la main droite levés et en serrant la main gauche, celle du cœur. Le salut brandi n’est plus en vogue pour des raisons évidentes d’amalgame avec le nazisme. Un cérémonial assez simple au final, loin des gants blancs sur le drapeau de certains mouvements. Après des marshmallows grillés et une ultime prière, direction les tentes. Sauf que la journée n’est pas encore finie. Une demi-heure plus tard, des pétards éclatent en nombre alors que l’autoradio de la voiture fait résonner du Wagner dans tout le camp. Les louveteaux, pas franchement réveillés pour certains et en pyjama, découvrent alors deux porteurs de torches, le visage masqué, encadrant l’arrière du véhicule. Les discussions vont bon train quand débarquent les chefs déguisés en Schtroumpfs. En un éclair, la sorcière jaillit du coffre, se jette sur le Grand Schtroumpf, l’empoisonne et s’enfuit, pendant que ses valets empêchent la meute de se lancer à sa poursuite. Les petits bonshommes bleus ont alors une idée pour sauver leur chef : un grand concours de cuisine demain. En attendant, il faut rejoindre les bras de Morphée.

Chips violets et paintball à l’éponge
Pendant toute la matinée, les gastronomes en herbe s’activent derrière les fourneaux, enfin… le feu de camp. Au menu : chips violets avec crème fraîche et maïs, toasts à figure humaine, poulet mariné à la citronnade, brick au chèvre, carottes fondantes, verrines fromage frais/fruits rouges, café gourmand. Le tout accompagné d’animations : sketches, imitations, pyramides, blagues, chansons. Ce qui a le bon goût de faire retrouver la forme au Grand Schtroumpf. Le jury est unanime, tout le monde a gagné. Ce qui n’est pas toujours le cas. Souvenir de poulet cramé à l’extérieur et cru à l’intérieur, de champignons et de baies absolument pas comestibles, de café aux cendres, d’audacieux mélanges purement destinés à piéger les chefs, comme le fameux gâteau au yaourt et au miel/huile d’olive/basilic/sauce de la viande/vinaigre. La vaisselle difficilement expédiée, c’est l’heure du traditionnel jeu de piste. La meute est divisée en trois groupes avec, pour chacun, des marques de couleur à suivre. Pour plus de sécurité, certains chefs surveillent l’exploration. Ce qui n’est pas toujours le cas, surtout chez les plus âgés. Il arrive alors qu’un scout se perde, purement et simplement. S’il a de la chance, il tombe sur une habitation où il peut attendre tranquillement qu’on vienne le chercher, voire même prendre une douche. S’il est un peu poissard, il erre pendant des heures, de nuit, sous la pluie et dans le froid avant d’être retrouvé. Cette fois, le tracé est assez simple et la piste facile à suivre, sauf pour quelques louvettes (idem) qui poussent des “aïe”, des “ouille” et des “ça pique” à chaque fois qu’une feuille les effleure. Au bout d’un peu moins d’une heure de marche, tout le monde a trouvé le point de rendez-vous. Pas le temps de se reposer, on enchaîne de suite avec un paintball à la mode scout, soit avec des morceaux d’éponges trempés dans de la gouache. Le but du jeu est assez simple. Chaque équipe construit son fortin (une espèce de tas de bouts de bois) et y place une balle. Le gagnant est celui qui possède les trois balles dans son camp. Sur le papier, c’est réglo. Dans les faits, tout le monde triche. Surtout, quand les chefs entrent en jeu. Très vite, les sosies d’Elmer se multiplient. Le chaos est général quand Vincent, une éponge dans chaque main et le regard fier, lance “le héros solitaire repart seul au combat”. Il reviendra tout penaud moins d’une minute plus tard. L’opposition prend fin lorsqu’il devient évident que plus personne ne maîtrise la situation. Sur la photo souvenir, les sourires sont nombreux. Ils le sont un peu moins au moment de la douche, logiquement interminable, mais reviennent lors de la dernière veillée, exclusivement musicale.

Enfin, un souci de santé !
Dès l’aube, le lendemain, des voix se font entendre autour de la tente des chefs. Pour cause, des petits plaisantins ont pris un malin plaisir à démâter les tentes de leurs camarades, ce qui n’est vraiment pas très sympa. Rapidement identifiés, les deux coupables sont conviés à un dérouillage musclé, soit beaucoup de tours de prairie et de pompes. Récalcitrants lors des séances collectives habituelles, ils se plient cette fois-ci sans problème à la punition. Peut-être savent-ils que c’est plus pour la forme et qu’on est plutôt d’accord avec eux. Comme ils disent si bien, “être scout, c’est être sale et démâter les tentes”. Le dernier jour est sans doute le moins amusant. Il faut ranger les tentes, détruire les installations, reboucher les veillées. Retrouver sa chemise et son foulard, sa gamelle et son quart. Rouler son sac de couchage. Faire son sac. Le moral baisse encore un peu plus à la vue du genou d’un louveteau qui a triplé de volume. Deux cheftaines le conduisent à l’hôpital, qui diagnostiquera une infection. Premier hic sanitaire, après avoir lutté vaillamment contre des milliers de tiques, avec des pointes à dix-sept pour certains louveteaux. Une surveillance nécessaire, tant la maladie de Lyme, que la bestiole peut transmettre, est dangereuse. Non détectée, elle avait fait perdre près de dix kilos à un scout quelques années auparavant. Bientôt, il faut partir. Sur le trajet retour, les questions sur l’avenir fusent, “est-ce que tu seras encore chef l’année prochaine ?” étant la principale. Vianney, philosophe, rétorque que “le scoutisme, ce n’est pas ce que les chefs en font, c’est ce que vous en faites”. Dans le train, la meute est bien plus calme qu’à l’aller, et se contente de jouer à “Dans ma maison sous terre”. Lorsqu’ils retrouvent leurs parents, tous sont fiers d’avoir vécu cette expérience et ont hâte de repartir. Pour eux, comme pour les chefs, il faudra quelques jours avant de se réadapter à la vie normale. Enfin, pas tout à fait. Quand on est scout, c’est pour toujours.

Texte Charles Lafon, quelque part dans une forêt
Photos Camille Gressier
Article paru dans Doolittle n°16 "L'école enfin expliquée aux parents"

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