Une enfance partie en fumée

Reportage

 Les Indonésiens n’attendent pas l’adolescence pour se mettre à fumer. Là-bas, beaucoup d’enfants découvrent la cigarette lorsqu'ils arrêtent le biberon, et sont déjà de gros fumeurs à 5 ans. Sans que personne ne s’en émeuve outre mesure. Car dans ce pays, troisième plus gros consommateur de tabac au monde, la cigarette est une icône… Reportage enfumé.

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Dihan se lève, sort une cigarette de son paquet de Marlboro, et l’allume sur la terrasse devant chez lui. Il est midi. Ce n’est pas la première de sa journée. Dihan, 5 ans, fume depuis maintenant trois ans. Nous sommes à Garut, petit village dans l’ouest de l’île de Java, en Indonésie. Perché en haut d’une montagne, Garut est le dernier arrêt avant les champs de tabac. Quelques maisons, un chemin de terre battue et de pierres en guise de route… Ici, la pauvreté saute aux yeux. Les parents de Dihan ne sourcillent même plus lorsque leur jeune garçon fume devant eux. Le père de Dihan, Iyan, allume une cigarette à son tour, comme par mimétisme. Sulawati, sa mère, prend le petit frère de Dihan sur ses genoux pour l’allaiter. Dihan s’assoit près d’elle, plante son coude sur son genou et allume une nouvelle cigarette. "Je ne dis plus grand-chose car, de toute manière, il fumera dans mon dos", explique-t-elle.

Ses parents se sont inquiétés quand il s’est mis à fumer de manière régulière. "Nous sommes allés voir un médecin, et il a dit que, pour l’instant, il n’y avait pas d’inquiétude à avoir, que tout allait bien, explique Iyan. Mais il aussi indiqué qu’il fallait qu’on encourage Dihan à arrêter. Il nous a donné des photos de gens qui ont eu des problèmes à cause du tabac. Je les ai montrées à Dihan, il a eu un peu peur. Mais, je n’insiste pas car je ne veux pas trop l’effrayer."
Le problème, c’est que Dihan ne semble pas faire le lien entre ces photos et la cigarette à sa main. "Il est beaucoup trop jeune pour comprendre, cela viendra plus tard", ajoute son père. Trop jeune pour comprendre, mais pas pour fumer… Dihan n’est pas un cas isolé dans l’archipel. Il y a quelques années, une vidéo montrant un enfant de 2 ans, Aldi, en train de fumer une cigarette sur le porche de sa maison, sur l’île de Sumatra, a parcouru la toile et choqué tous les internautes…

"Style, plaisir et confiance en soi"

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 L’Indonésie a un problème avec la cigarette. Où que l’on soit dans le pays, il est impossible d’échapper aux publicités pour ce produit. À Jakarta, la capitale, elles prennent toutes les formes, des posters accrochés aux lampadaires ou aux arbres, jusqu’aux panneaux publicitaires géants parsemés dans toute la ville. Partout où le regard se pose, les cigarettes sont là. Tandis que le gouvernement interdit la publicité pour le lait en poudre maternelle –il cherche avant tout à encourager l’allaitement– la réclame pour le tabac est quasiment étouffante.

Masli a monté son entreprise de publicité et marketing, à Jakarta. Il a notamment eu pour client le géant Philip Morris. "Ici, la loi interdit de montrer un paquet, une cigarette ou quelqu’un en train de fumer dans un spot publicitaire, explique t’il. Donc, comme on ne peut pas vendre le produit lui-même, ou la qualité du tabac, on s’oriente vers les sensations que l’on est censé avoir en en fumant une ". Sur les affiches, on peut ainsi lire "Style, plaisir et confiance en soi". Selon Masli, c’est aussi pour ça que les enfants et les adolescents sont séduits. "C’est un style de vie qui est mis en avant. Vous voulez être un macho ? Fumez une Marlboro ! Les industriels du tabac ne diront jamais qu’ils visent les enfants, bien évidemment. Mais ils savent parfaitement que, tôt ou tard, le gouvernement prendra des mesures comme dans les pays européens ou aux États-Unis. Il leur faut d'abord s’assurer que les générations qui ont entre 5 et 15 ans aujourd’hui, fassent partie de leur marché dans les dix et vingt prochaines années."

Cigarettes bon marché, publicité à outrance…

En Indonésie, le tabac est ridiculement accessible. Un paquet de cigarette coûte environ 15 000 roupies indonésiennes, soit moins de un euro. Et n’importe quel kiosque à journaux les vend également à l’unité (500 roupies, soit l’équivalent de 3 centimes d’euro). Certes, il est écrit "18+" sur les messages de prévention, "mais cela ne veut pas dire ‘interdit pour les moins de 18 ans’, continue Masli. Cela signifie simplement que ce produit devrait –préférablement– être consommé par des adultes de plus de 18 ans. Les vendeurs ne demanderont jamais leur carte d’identité à qui que ce soit. Donc, un adulte tout comme un enfant, même en bas âge, peut se procurer un paquet. Et les plus pauvres, à l’unité."

Cela est vrai, à Garut comme à Jakarta. Et Dihan le sait bien : lorsque son père lui donne quelques roupies pour acheter du café au kiosque du coin, il revient avec trois cigarettes. "Il fait toujours ça. S’il reste un peu de monnaie, il revient systématiquement avec des cigarettes", explique Iyan. Pour Masli, les stratégies publicitaires sont parfaitement rodées et visent à encourager les jeunes à fumer. "Certes, les spots publicitaires du tabac n’ont le droit d’être diffusés qu’entre 21 h 30 et 5 heures du matin, à la télévision. Mais le message d’avertissement n’apparaît qu’une seconde. Qui a le temps de le lire ? Certainement pas les enfants !"

En Indonésie, le lobby du tabac est absolument partout. "Les grands événements, les concerts, par exemple, sont sponsorisés par les marques de cigarettes, qui en profitent pour donner des échantillons gratuits à tout le monde, quel que soit l’âge. Si un enfant de 6 ans accompagne ses parents, on lui donnera sans problème quelques cigarettes." Même les événements sportifs bénéficient du soutien de ces grandes marques. "Vous allez courir un marathon et on vous donne des cigarettes à tire-larigot, c’est vous dire jusqu’où ça peut aller !"

Les associations anti-tabac se battent pour l’instauration de nouvelles lois et poussent le gouvernement à agir. Activiste au sein d’une association de contrôle du tabac en Indonésie, Tina dénonce : "Il y a un gros problème d’éducation et une ignorance profonde, surtout parmi les populations les plus pauvres, celles qui fument le plus… La seule loi nationale qui existe contre le tabac, ici, exige que tous les paquets de cigarettes doivent comporter au moins 40 % d’avertissement visuel. Et cela a été mis en place il n'y a que quelques mois seulement." Et si cet avertissement visuel est "un gros progrès", selon elle, cela ne changera sans doute pas la vision de Dihan, qui vit entouré de plans de tabac et qui, par conséquent (?), a appris dès son plus jeune âge à rouler ses propres cigarettes. "C’est un jeu, celui qui roule le plus vite est le plus fort!", s’exclame-t-il en posant une large feuille dans une main, et plongeant l'autre dans l’énorme pot de tabac. Elle poursuit : "Beaucoup de gens considèrent que fumer correspond à l’image d’un homme courageux et avide d’aventure. Et les enfants sont constamment entourés par leurs père, frère(s), oncle(s) qui fument, partout et tout le temps, et qui leur envoient une image de quelque chose de non seulement normal, mais de positif… Les rares enfants qui n’ont pas été élevés dans un environnement fumeur commencent à fumer à 6 ou 7 ans, lorsqu’ils arrivent à l’école, sous l’influence de leur nouvel environnement."

Clou de girofle et lobby puissant…

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De retour à Garut, le père de Dihan explique que le tabac, en Indonésie, est une richesse extraordinaire. Et que c’est ce qui fait vivre sa famille. Entre les fermiers de tabac, ceux de clous de girofle, les imprimeurs, les revendeurs, l’industrie du tabac ferait ainsi vivre au moins six millions d’Indonésiens… "Mais Dihan arrêtera bientôt, j’en suis convaincu", reprend-il. Le fiston en est moins sûr : "Oh, non ! J’aime trop ça !" Il faut dire que la cigarette indonésienne a une particularité. Surnommée kretek, car lorsqu’on l’allume, elle fait le même bruit qu’un cierge magique, elle dégage par ailleurs une odeur spécifique de clou de girofle. "C’est une odeur très sucrée, tous les enfants adorent, reprend Tina. Je suis persuadée que si la mère fume une kretek, l’enfant associera cette odeur à quelque chose de doux et familier, et aura d’autant plus de mal à comprendre que la cigarette est un produit dangereux."

C’est d’ailleurs une des premières choses que Dihan dit, passant sa cigarette sous le nez, pour respirer la fumée qui s’en dégage. "J’aime fumer, car le goût est bon et l’odeur aussi. Avec mes copains, c’est ce qu’on préfère." Les potes en question ont entre 4 et 5 ans aussi et, pour eux, la kretek, si douce et envoûtante, ne pourrait en aucun cas nuire à leur santé. Certains médecins affirment pourtant que la présence de clou de girofle dans la cigarette produit de l’eugénol, un composé aromatique pouvant endommager le foie. En plus des dommages classiques liés au tabagisme…

Dans son bureau, Kartono Mohamad, conseiller auprès du Centre national du contrôle du tabac, se désespère. "Si un enfant commence à fumer dès son plus jeune âge, son cerveau ne se développera pas de la même manière que celui d’un non fumeur, sa croissance physique, ses poumons en pâtiront bien évidemment, et, à cause de son accoutumance précoce à la nicotine, les chances pour qu’il soit dépendant à d’autres drogues dans le futur sont d’autant plus élevées.".

Pour lutter contre le tabagisme des enfants, un travail de fond est en train d’être mené auprès des sages-femmes, des instituteurs, des bupatis (responsables des gouvernements locaux) et des leaders de mouvements religieux. "Nous rencontrons parfois des problèmes avec ces derniers, car beaucoup d’entre eux sont soutenus par l’industrie du tabac, continue Kartono Mohamad. Nous voudrions que le gouvernement interdise la vente de cigarette à l’unité et, surtout, qu’il augmente les taxes. C’est une solution doublement avantageuse, il gagnerait plus d’argent, et les plus pauvres réfléchiraient à deux fois avant d’acheter un paquet …" Mais nous n’en sommes pas encore là. 

À Garut, un enfant s’approche de la maison de Dihan, sort un paquet de cigarettes de sa poche et en allumer une. Il s’appelle Junarsah. Il a deux ans et demi.

 Texte et photos Cléa Broadhurst
Article paru dans le Doolittle n°21.

Lire les 2 commentaires

  • jeudi 22 janvier 2015
    Christelle : "Choquant de laisser faire...tout aussi choquant, le regard de cet enfant de 5 ans, emprunt de gravité. Elle est où l'innocence ?"
  • dimanche 19 avril 2015
    La cigarette dès 3 ans, un fléau en Indonésie | Terres d'Asie : "[…] aussi : « Une enfance partie en fumée » (19/01/2015) « Cet enfant de 5 ans a arrêté de fumer 40 cigarettes par jour, mais est […]"

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