Encore à l’école, déjà en burn out

Enquête

Pression de la réussite, rythme des cours effréné, multiplication des activités extrascolaires… Selon une étude de l’Unicef, 40?% des enfants sont actuellement en souffrance psychologique. Chaque année, ce sont même des centaines de jeunes qui ne tiennent pas le choc et craquent. Jusqu’au burn out. Rencontre avec ceux qui ne réussissent plus à assumer “leur métier d’enfant”.

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Encore une dissertation. Mathilde* égrène tout ce qu’il lui reste à faire, à quelques mois du bac de français, session 2008. Quand elle sort du lycée privé parisien où elle étudie depuis plusieurs années, il fait déjà nuit. Il pleut. La jeune élève de seize ans déambule dans le 8e arrondissement de Paris. Direction son arrêt de bus, dernière étape avant de rentrer enfin chez elle. À l’esprit, elle n’a que la ribambelle de contrôles à réviser qui l’attend. Le bus tarde, et Mathilde commence à trépigner. S’assoit par terre. Pleure. Impossible de s’arrêter. Cela durera deux heures. “J’avais juste envie de disparaître. J’avais envie de ne plus exister. Je n’avais pas spécialement envie de mourir, je voulais juste disparaître de la surface de la terre et que personne ne me demande plus rien”, revit-elle. Inquiets de son absence, ses parents déboulent en voiture pour venir la chercher. Eux savent très bien ce qu’elle a. La jeune Mathilde est en burn out. Et elle n’a rien vu venir.

En un trimestre, Mathilde a abandonné le théâtre, le piano. Elle a aussi boudé les cours de danse. Elle n’avait plus qu’une seule envie : réviser. Des pauses ? Pas le temps. Ses crises régulières de spasmophilie ? Pas grave. La jeune fille s’acharne inlassablement jusqu’à 1?h du matin, minimum, au milieu du salon, lampe de bureau braquée sur ses classeurs pendant que ses parents se détendent devant la télé. Tout ça parce que depuis trois mois, un événement la taraude. “Je bossais comme une folle, mais pour la première fois, je n’étais plus première de la classe. J’étais passée deuxième”, avoue-t-elle. Pour Mathilde, fini les félicitations du conseil de classe, fini les mentions. Et fini les grandes études ? Une logique implacable pour la lycéenne. “Je me disais : si je n’ai pas de bonnes notes, je n’aurai pas Sciences Po, et si je n’ai pas Sciences Po, je n’aurai pas de boulot”, ressasse-t-elle. Et elle ajoute dans la foulée : “Les profs nous disaient de ne pas aller à la fac, sauf pour médecine ou droit, parce que sinon on finirait par bosser chez McDo. Nous, les élèves, on avait tous une idée en tête : ‘On va finir au chômage.’”

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Dix ans, cinq heures de sommeil par nuit

Crise économique. Précarité. Licenciements. Burn out. C’est dans ce contexte que les cas de dépression sérieuse chez les jeunes ont pullulé. Béatrice Millêtre est psychologue à Neuilly-sur-Seine. Dans son cabinet, elle voit défiler environ trois nouveaux cas chaque semaine. Et ces chiffres n’ont fait que prendre de l’ampleur depuis 2014. Pour une raison simple. “Aujourd’hui, un adulte sur deux a peur de finir SDF. C’est la peur de la précarité. Et c’est instillé dans la tête des enfants depuis très jeune. Alors que ce n’est pas leur préoccupation. Ça ne devrait pas en tout cas”, résume-t-elle. Elle ne compte plus le nombre d’enfants, dix ans ou à peine, qui lui expliquent n’avoir eu que 12 – une “mauvaise note” – et avoir peur de ne pas gagner d’argent, et de se retrouver au chômage. Et certains professeurs en rajoutent parfois une couche. Cours de soutien obligatoire après un 14 sur 20 par exemple. D’autres vont encore plus loin : “Certains enfants que j’ai reçus avaient un avertissement de travail, pour une moyenne entre 13 et 14 sur 20. Quoi qu’ils fassent, ça ne marche pas pour eux. C’est eux qui vont craquer”, se souvient Béatrice Millêtre. La psychologue est la première à avoir évoqué le concept de burn out – accolé à l’enfant – quand elle a sorti un livre sur le sujet, au printemps 2016. Et le sujet n’est pas réservé aux seuls lycées parisiens réputés de haut niveau. “Je vis à la campagne, et les enfants sont dans le même cas. J’ai même reçu une fratrie de gens du voyage récemment. C’était exactement la même histoire. Les gamins étaient tous dans les choux. On dit tout le temps aux enfants : ‘Il faut faire ton métier d’enfant. Il faut apprendre ton métier d’élève.’ Et oui, ce qu’ils font à l’école, c’est exactement ce qu’on demande à un adulte dans un contexte professionnel.” Avec souvent les mêmes conséquences.

Alice*, elle, a craqué l’année dernière, en terminale dans un lycée de l’Essonne. Cent cinquante exercices d’affilée pour préparer un contrôle de physique, trop peu de temps pour parfaire les révisions d’un contrôle de maths, et c’en était trop. “Je me suis mise à pleurer en plein cours. La prof m’a renvoyée chez moi, et après je ne suis plus allée à l’école.” Pendant deux semaines, la jeune fille est restée chez elle, coupant tout lien avec sa routine scolaire. Elle s’est renfermée sur elle-même. D’habitude bavarde, prompte à raconter tout un tas d’anecdotes à ses proches, elle a changé radicalement avec le burn out. “Je suis très proche de ma sœur normalement, mais là j’essayais de la voir le moins le possible.” Cas classique, à en croire Béatrice Millêtre. Dans son cabinet, les enfants à bout lui confient souvent être exténués. “En bons parents, on dit toujours ‘Ah mais tu ne veux pas aller à l’école parce qu’il y a un contrôle, parce que tu t’es disputé avec tes petits copains’ mais finalement, les enfant répondent : ‘Non, il n’y a rien du tout, c’est juste que je ne dors plus.” Il n’est maintenant même plus inhabituel pour elle de recevoir des enfants de huit ans qui ne cumulent jamais plus de cinq heures de sommeil par nuit. Mais il suffit de quelques jours pour que tout revienne à la normale. À une seule condition. Que les parents soient prêts à régler le problème.

Christine Barois est pédopsychiatre dans le 16e arrondissement. Dans les écoles du quartier, c’est souvent “trois générations de polytechniciens” de la même famille qui se sont succédé dans les salles de classe. Et régulièrement, des jeunes écoliers font un passage par son cabinet. En dépression nerveuse, lessivés par un typique “emploi du temps de ministre”. Pourtant, des parents restent complètement hermétiques aux signaux d’alerte. Certains ne veulent rien entendre. “Ils vont vous dire qu’il n’y a pas de pression, pas de burn out, que ça n’existe pas. Ils sont dans le déni complet”, regrette-t-elle. Personne ne faisait vraiment attention à Victoria*. Son premier burn out est survenu à l’âge de neuf ans. Il est rapidement devenu chronique. “Mes difficultés, mes douleurs, mes larmes n’ont pas été entendues du tout”, confie-t-elle d’une voix sourde. Atteinte d’un handicap non diagnostiqué affectant ses capacités cognitives, l’école était pour elle une longue épreuve. “Enfant dans la lune”, “génie cancre”, on lui lançait souvent ces quelques mots à la figure. Mais jamais “victime d’un burn out”. Ses parents l’ont bien traînée de cabinets de psychiatre en consultations de psychologue. Rien. Personne n’a su dire ce qui la rongeait. Et tout le monde a bientôt arrêté de chercher, volontairement. Victoria raconte, amère : “Les gens autour ont longtemps essayé de faire croire à mes parents que c’était dans ma tête.” S’ensuivent de longue heures à pleurer constamment. Et au bout de quelques années, elle ne pleure plus, mais elle arrête de se nourrir, de boire. Elle manque même de mourir d’une anorexie mentale. Maintenant qu’elle a remonté la pente, à vingt-cinq ans, mariée, elle pense savoir pourquoi tout le monde l’a laissée dériver ainsi. “Je pense que c’est difficile pour un adulte d’imaginer qu’une enfant puisse être en burn out. Parce qu’ils pensent qu’il n’y a pas de raison. Une enfant est trop jeune, elle a trop de vitalité”, résume-t-elle. Avant de lancer : “Mais ce n’est pas vrai.

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Super Papa et Super Maman

Les parents d’Adrien* aiment les études. Le père est ingénieur. La mère, iranienne d’origine, a navigué entre les systèmes éducatifs anglais et français jusqu’à un diplôme obtenu à bac+4. Mais leur fils Adrien bloque. En ce début de lycée, le jeune garçon, dyslexique, dépasse rarement la moyenne malgré des heures à insister sur des exercices de maths et physique. Il voudrait être ingénieur, mais dans son lycée privé du 17e arrondissement, on ne lui propose qu’une filière professionnelle. En cours, personne ne l’imagine en filière scientifique. “Le professeur de maths a demandé aux enfants quelle classe de première il voulait faire. Adrien a levé le doigt et tout le monde s’est moqué de lui. Il est rentré, il était en larmes.

Mais ses parents ne voient pas les choses ainsi. La mère d’Adrien est encore à vif. Accompagnée de son mari, elle revient sur les moments les plus sombres : “Notre fils était au fond du gouffre, et nous avec lui.” Rigolard la plupart du temps, le jeune garçon devient amer, cynique vis-à-vis de lui-même. Sa joie de vivre dégringole, et les signes physiques s’amoncellent. “Il commençait à grossir, il ne sortait plus. Il ne voulait plus voir personne. Avant d’aller à l’école, il vomissait”, énumère le couple. Il fallait que ça s’arrête. Le couple fait alors tout pour tacler le problème qui mine la vie d’Adrien. Les matières scientifiques, le père ingénieur s’en occupe. Pour la littérature, c’est sa mère qui devient son professeur particulier. Tout le reste passe au second plan. “Au travail, je suis passé à mi-temps. Comme ça, je pouvais être à la maison à 17h pile poil. Et j’enchaînais sur les devoirs avec lui.” pointe Leila, la mère. Sauf que ses notes ne changent pas, et qu’Adrien continue d’aller à l’école avec “des pieds de plomb” à en croire ses parents. Ils essaient tout ce qui leur vient en tête, tout ce que des amis leur suggèrent. Séances de sophrologie à la pelle, rendez-vous chez différents psychologues. Mais ça ne suffit pas. Il leur reste une option, suggérée par une pédopsychologue : aller voir le rectorat et changer de lycée. Leur dossier minutieusement préparé sous le bras, ils vont affronter l’administration. Surprise. La personne qui les reçoit décide d’appeler tous les proviseurs de lycée public afin de trouver une place pour Adrien. “On était devant un mur, et on avait une ouverture là”, rigole le père. Plusieurs rendez-vous, des coups de fil, encore plus de papiers à remplir, et c’est chose faite. Adrien peut changer de lycée. “En une journée, c’était un nouvel enfant”, se réjouit sa mère. Ils ont remporté la bataille, ils ont évité le pire, mais ils en retiennent surtout une chose : “Si vous voulez que votre enfant s’en sorte, il faut se surinvestir.” Et même parfois au-delà du plan scolaire. Le jeune garçon a finalement obtenu son passage en première scientifique dans son nouveau lycée. Mais il n’a pas échappé aux brimades de ses anciens camarades. “Certains enfants se plantaient devant chez nous, et voulaient absolument voir les feuilles de notes d’Adrien, ses 19,5, ses 20. Ils lui ont lancé que si lui réussissait, c’est que sa nouvelle école avait un niveau vraiment très bas, commence à raconter la mère. Donc j’ai dû mettre ces enfants dehors. Pour protéger notre enfant, on est devenu comme ça, avec mon mari.

Texte Lucas Minisini
Illustrations Lisa Laubreaux
Article paru dans le Doolittle n°29
 

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