Elles ont accouché au bout du monde

Témoignages

 (et ne sont pas près de l’oublier)

Écosse, Brésil, Dubaï, Indonésie, Turquie… Exilées pour le travail ou pour suivre leurs époux, toutes ces mamans françaises ont dû accoucher à l’étranger. Pour le meilleur, mais pas seulement. Barrière de la langue, circoncision imposée, césarienne obligatoire, hygiène discutable… Ces mamans racontent.

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Parfois, tout se passe bien. C’est le cas pour Marjolaine, doctorante en biologie marine expatriée en Écosse avec son mari ingénieur. En 2007 et 2011, elle y a donné naissance à ses deux garçons. “Pour Eliott, mon aîné, cela s’est passé dans une maternité très orientée accouchement naturel, à Kirkcaldy, au nord d’Édimbourg : piscine, pas de péridurale, témoigne la jeune femme. C’est aussi dans une piscine, mais à la maison, que Mathisse, le cadet, est arrivé, en utilisant une méthode de préparation mentale appelée Hypnobirth.” Pour Eliott, Marjolaine a fait une partie du travail dans une piscine gonflable à la maison, avant de rejoindre la maternité. “La sage-femme qui me suivait m’a installée pour la nuit dans une grande baignoire remplie d’eau tiède, ce qui limitait beaucoup la douleur des contractions, évoque-t-elle. J’étais bien, dans ma bulle, plongée dans une semi-torpeur. J’avais mis de la musique douce, la lumière était tamisée, la pièce confortable et parfaitement équipée, avec un fauteuil pour mon mari et un frigo bien rempli. On pouvait aussi amener coussins, bougies, encens...” La sage-femme les laissait seuls la plupart du temps, demandant seulement à la future maman de se retourner de temps à autre pour pouvoir écouter le cœur du bébé. “À 8 heures, l’expulsion étant proche, j’ai dû sortir de l’eau, et là, la douleur, c’était une autre histoire ! reprend Marjolaine. Mais tout s’est passé dans la douceur et la sérénité. On m’a incitée à bouger, à marcher, à choisir les positions les plus confortables et physiologiques pour favoriser la descente du bébé…. Quand Eliott est né, comme tout allait bien, ils me l’ont laissé longtemps en peau à peau, sans chercher à le peser et à le mesurer de suite. Ils ne l’ont pas non plus nettoyé et ne l’ont pas touché. Ils nous ont laissés tranquilles pour nous découvrir tous les trois, et Eliott prendre le sein à loisir.” Marjolaine a beaucoup aimé la petite touche écossaise : pour la remettre de ses émotions, les sages-femmes lui ont apporté un thé accompagné d’une énorme pile de toasts à la confiture !

Même enthousiasme chez Magalie, qui a suivi son mari, ingénieur dans une mine de nickel, en Nouvelle-Calédonie, et dont la petite Iris a vu le jour en novembre 2014 au centre hospitalier public de Kourmac, en pleine brousse. Elle raconte : “Pendant toute la durée du travail, mon fils aîné, Tristan, âgé de trois ans, jouait aux petites voitures dans le couloir devant la salle de naissance, dont la porte restait largement ouverte. Il pouvait donc entrer à sa guise. Cette proximité familiale m’a beaucoup aidée à tenir le coup dans un environnement surchauffé : l’équipe avait égaré la télécommande de la climatisation ! À partir de la pose de la péridurale, mon mari a emmené Tristan prendre le petit déjeuner et pêcher à la plage toute proche. Nous avons vécu ce moment tous ensemble, ce qui n’aurait pas été possible en France.”

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Pas le choix : césarienne imposée !

Mais les choses ne se passent pas toujours bien. Ainsi, pour des raisons budgétaires, notamment dans les cliniques privées, comme culturelles, nombre de pays pratiquent, de manière plus ou moins délibérée, la césarienne imposée. Estelle, maman de deux petites filles nées en 2013 et 2015 dans le secteur privé, en a fait l’amère expérience en Turquie, où elle s’était installée avec son mari, comme elle professeur de français à l’université, un an auparavant. “Pour mon aînée, je tenais à accoucher par voie basse, mais le jour J, jusqu’au dernier moment, mon gynécologue a essayé de faire pression sur moi, en évoquant la largeur de mon bassin qui serait insuffisante. Avant de me donner le ‘choix’ entre césarienne ou voie basse sans anesthésie...” Heureusement, c’est finalement une autre gynécologue qui a pris le relais, et qui a fini par permettre à Estelle d’accoucher de sa fille selon ses souhaits.

Au Brésil, où de nombreux obstétriciens refusent purement et simplement de pratiquer les naissances par voie basse, Mathieu et sa femme Alexandra n’ont pas eu cette chance. “Ma femme a perdu les eaux vers 2h30 du matin, nous sommes arrivés vers 5h à la clinique, témoigne le jeune papa d’un petit garçon né en mai 2013. La gynécologue a confirmé le diagnostic de l'infirmière : col pas ouvert. Du coup, on a déclenché l’accouchement.” Après trois heures de contractions douloureuses, le médecin ausculte Alexandra et le couperet tombe : col à peine ouvert ! Elle ne laisse à la future maman que deux possibilités : la césarienne immédiate ou encore six à sept heures de contractions, en insistant bien sur le fait que c’était sans garantie qu'il ne faille pas recourir à la césarienne au bout du compte. “Nous avons donc opté, mais à contrecœur, pour la césarienne immédiate, soupire Mathieu. Avec d’autant plus de réticence que nous nous sommes rendus compte que la gynécologue avait déjà réservé le bloc opératoire, à notre insu ! Nous n’avions donc jamais eu réellement le choix...” Même déconvenue pour David et son épouse Liyuan, à Jakarta, Indonésie. “On nous a dit d’office qu’il fallait faire une césarienne, témoigne le jeune papa de Léo, 22 mois. Le diagnostic n’a pas pris plus de trois minutes, alors que la grossesse s’était déroulée sans aucun problème ! Mais ma femme, chinoise, était plutôt partante, car cette pratique est également très courante dans son pays.”

C’est Émilie, à Dubaï, ingénieur télécoms en expatriation et maman d’un petit Joseph né début 2010, qui relate le vécu le plus traumatisant : le laisser-aller auquel elle a été confrontée dans sa clinique privée américaine, par ailleurs ultra luxueuse. “À Dubaï, tout est fait pour faire cracher l’assurance privée, estime la jeune femme. Jusqu’à la naissance, j’ai eu le ‘top du top’, à la pointe de la médicalisation : une échographie en 3D tous les quinze jours, une obstétricienne suédoise formée en Allemagne à ma disposition...” Les choses ont commencé à se gâter juste après l’accouchement : à peine la délivrance achevée, Emilie doit libérer la salle d’accouchement pour laisser la place à une autre patiente. Elle est laissée avec son bébé aux mains d’une troupe d’infirmières philippines insuffisamment formées. Dans la chambre sans supervision où elles l’ont cantonnée, elle frôle l’hémorragie et l’infection avec un cathéter urinaire mal posé.

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Pères indésirables en salle de naissance

Ces rebondissements sont d’autant plus difficiles à vivre quand la future maman est privée du soutien de son compagnon. Dans de nombreux pays non occidentaux, pas question en effet pour ce dernier d’assister à la naissance : l’accouchement est encore, souvent, une affaire de femmes. Si, en Turquie, le papa pouvait passer une tête en salle de travail cinq minutes toutes les heures, pas question d’admettre un homme dans la salle d’accouchement dans les hôpitaux publics brésiliens, en Indonésie ou à Dubaï. Ce sont les mères, sœurs ou belles-mères qui se tiennent habituellement aux côtés de l’accouchée. “D’ailleurs à Dubaï, à l’arrivée, on vous demande si cela vous dérange d’être suivie par un obstétricien ou un anesthésiste homme, et aucune ‘locale’ ne le sera”, précise Magalie.

En réalité, à Dubaï comme ailleurs, tout semble possible pour les nantis. Dans le privé, un accouchement coûte en moyenne entre 2 000 et 6 000 euros. “On m’a donné le choix entre trois catégories de chambre : basique, mini suite et suite.... Comme à l'hôtel !”, relève Natacha, qui a suivi son mari, créateur d’entreprise dans le BTP, en expatriation au Maroc et qui a accouché dans une clinique privée à Casablanca en décembre 2014. “Il faut tout avancer, après avoir choisi son ‘package accouchement’, plus ou moins onéreux en fonction de la médicalisation de la naissance et du confort de la chambre, ajoute Mathieu. Dans cette optique, nous stockions depuis des mois des enveloppes de billets dans la valise de maternité en prévision du jour J, entre pyjamas, couches et bodies !” En Indonésie, David ne revient toujours pas de la facture reçue au terme du séjour. “On m’a sorti une note de deux mètres de long, avec tout le détail des consommations, de la compresse au papier toilette, en passant par la césarienne, les couches, les repas et la location de la télé”, se souvient-il.

La palme du “service” revient sans conteste à Dubaï. “Pour l’enregistrement de l’enfant, il y a une foule de papiers à remplir, dans un nombre incalculable de bureaux, évoque Émilie. Une tâche fastidieuse que l’on délègue à quelqu’un que l’on paie pour le faire à votre place. En 24 heures, la personne vous rapporte tous les papiers dûment tamponnés, assortis d’un beau certificat de naissance, en arabe et en anglais !” Un bon pourboire fait souvent toute la différence. “Mes parents sont arrivés par avion à 23 heures le lendemain de l’accouchement, précise la jeune femme. Normalement à cette heure, l’hôpital n’accepte pas de visites. Mais il a suffi d’un petit billet pour convaincre le portier de les laisser entrer !”

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Du bon usage de la langue des signes

Des prestations “sur mesure” souvent doublées de certaines surprises “exotiques”. Parfois amusantes : “À Kourmac, toutes les chambres étaient pourvues d’un ventilateur au plafond, et dotées d’un paquet journalier de recharges pour les prises anti-moustiques !”, sourit Magalie. Même dépaysement pour Émilie à Dubaï. “L’hôpital américain était situé en plein cœur de la vieille ville, avec beaucoup de mosquées aux alentours, donc mon accouchement et mon séjour ont été ponctués par les appels à la prière, se souvient la jeune maman. Par ailleurs, comme il fait très chaud, la ville vit la nuit : j’ai accouché environnée du brouhaha des klaxons, des gens qui rient, qui se promènent… Et comme c’était le mois des soldes, j’ai eu droit à un feu d’artifices tous les soirs !” Sans oublier le ballet des énormes SUV des familles des riches patients devant une porte d’entrée digne d’un cinq étoiles et des chauffeurs indiens, pakistanais, sri-lankais ou éthiopiens qui s’activaient pour aller garer ceux-ci…

Certains aspects de ces naissances lointaines ne manquent pas de charme. “De ma chambre à Kourmac, j'allais régulièrement chercher un peu d'air dans le jardin de l’hôpital, se remémore Magalie. Un lieu enchanteur, peuplé de cocotiers, palmiers et autres arbres et fleurs locaux. Je cueillais chaque jour une fleur fraîche de frangipanier ! Le repas lui aussi était local : plats en sauce et riz coco, en lieu et place des compotes servies dans les hôpitaux français. Un délice !

Autre élément de dépaysement, pas toujours jugé très heureux celui-là : les normes d’asepsie parfois plus “light” que chez nous. Au Brésil, Mathieu, qui a assisté à la venue au monde de son fils par césarienne, repense avec émotion aux conditions sanitaires. “Je me suis habillé avec une blouse chirurgicale trouvée dans un vestiaire déjà fréquenté par d’autres papas, se souvient-il. Je portais une charlotte, mais, dans le feu de l’action, mon masque était resté attaché autour de mon cou, et personne ne m’a rien dit. Je ne m’étais pas non plus lavé les mains. La porte du bloc restait la plupart du temps ouverte, avec des allers et venues incessantes. Non seulement j’étais libre de me déplacer dans le bloc, mais l’obstétricien m’a proposé de brancher l’ordinateur pour faire suivre en direct l’opération à ma mère, via Skype !” Natacha, elle, a été frappée par l’absence de table d’accouchement dans sa salle de naissance marocaine, remplacée par une basique table de consultation.

La barrière de la langue est parfois un souci supplémentaire, notamment avec le petit personnel hospitalier : on jongle entre anglais, quelques mots de langue locale plus ou moins aboutis… et expression gestuelle pure et simple. “Je ne connaissais pas le mot turc pour “pousser”, la sage-femme me l'a donc... mimé ! J'ai compris tout de suite”, sourit Estelle. “Tout le monde parle anglais, mais à sa manière, rapporte de son côté Émilie, de Dubaï. Les Asiatiques le font sans les pronoms et finissent les phrases par ‘la’. ‘You take medicine, la’ (‘Vous prenez médicament, la’). Les Philippins et les Indiens vous disent toujours ‘Yes, sir, Yes Madam.’ Mais il faut toujours faire répéter ce qu’on a dit : souvent, en réalité, ils ne parlent ni ne comprennent la langue de Shakespeare Et les Indiens secouent la tête pour dire oui, de telle manière qu’il est impossible de savoir le fond de leur pensée.

 Huit femmes dans la même chambre !

Les suites de couches sont, elles aussi, parfois extravagantes pour un regard français. Dans les pays musulmans, les garçons sont circoncis par défaut. Ne surtout pas oublier de se manifester si on ne le souhaite pas ! En Indonésie, Mathieu s’est vu proposer de récupérer le placenta, une coutume porte-bonheur vivace dans plusieurs pays, qu’il a poliment déclinée. Par ailleurs, jeunes parents et nouveaux-nés sont, dans de nombreux endroits, considérés comme ne faisant pas bon ménage. En Asie, au Brésil ou au Maroc par exemple, les bébés sont d’office pris en charge à la nurserie, récurés, soignés et emmaillotés dans des langes serrés, et ne sont rapportés à leur mère que parcimonieusement, pour les tétées notamment. À Jakarta, Alexandra n’avait a priori accès à son bébé que deux fois vingt minutes par jour. Et au Maroc, Natacha a dû faire le forcing pour que l'on lui ramène son bébé, qu’elle avait à peine vu dix minutes, afin qu’elle puisse l’allaiter.

Les plus victimes de cet ostracisme sont souvent les papas. “La naissance de mon fils, à laquelle on m’a interdit d’assister, a eu lieu à 7 heures du matin. En début d’après-midi, je n’ai pu l’apercevoir qu’à travers une vitre, avec une bonne vingtaine d’autres bébé alignés dans la nurserie dans des berceaux transparents”, regrette Éric, papa d’un petit garçon né en 2005 dans un hôpital public brésilien, à Campos do Jordão, une petite ville dans la montagne, à 150 km de São Paulo, où il exploitait un hôtel avec sa femme. Je ne reconnaissais pas mon fils, une infirmière m’a désigné un petit lit en bout de rangée. Et je n’ai pu le tenir dans mes bras qu’une dizaine d’heures après sa venue au monde !”

De ce fait, dans ces établissements, le défilé de la famille commence souvent derrière les vitres de la pouponnière. Mais une fois les bébés remis à leur mère dans la chambre, les ennuis ne font parfois que commencer. Notamment dans le secteur public. “J’ai retrouvé ma femme dans une chambre commune de huit accouchées avec leurs bébés, soupire Éric. Toutes recevant à jet continu leurs familles, qui sont nombreuses au Brésil. Ça braillait de partout, avec des gamins qui couraient à droite à gauche, du matin au soir. Elle était ravie de sortir dès le lendemain !

Texte Catherine Piraud-Rouet
Illustrations Anna-Wanda Gogusey
Article initialement paru dans le Doolittle n°25

 

 

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