A.P.A.T.E : une association pour tous les enfants

Entretien & vidéo

A quelques jours de la sortie du prochain numéro du magazine Doolittle, nous sommes partis à la rencontre de Cécile Herrou, la directrice d’une association pour la petite enfance pas tout à fait comme les autres. Dans les différentes structures parisiennes, 1 enfant sur 3 accueilli est atteint de handicap. Rencontre avec une femme qui a fait des enfants sa priorité.

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@Gwennaelle Wit

Doolittle : Vous êtes la Directrice Générale de l’A.P.A.T.E* (Association Pour l’Accueil de Tous les Enfants), vous avez toujours travaillé auprès des enfants atteints de handicap ?

Cécile Herrou : Au départ, j’étais assistante sociale dans ce qu’on appelle un CAMSP (Centre d’Action Médico-Social Précoce), des lieux qui prennent en charge les enfants atteints d’un handicap dès la naissance jusqu’à 6 ans et qui font tout un travail d’accompagnement auprès des parents en même temps qu’une rééducation précoce. Ils permettent aux parents de ne pas être seuls face aux difficultés d’éducation de leur enfant et en même temps de réagir vite en proposant des séances de rééducation précoce en fonction de leurs besoins. On y trouve des médecins : des neuropédiatres, des pédopsychiatres, etc… et des kinésithérapeutes psychomotriciens, orthophonistes… qui sont spécialisés dans les thérapies  de pathologies graves. Ce CAMPS était le premier créé en France, il est situé dans le 12e arrondissement : le CAMPS Janine Levy, du nom de sa fondatrice.

 *Financée par La Ville de Paris et la CAF

D : Et que y faisiez-vous ? Et à quelles contraintes deviez-vous faire face ?

Cécile Herrou : J’ai beaucoup travaillé sur la condition « non médical » des enfants handicapés, notamment sur l’inclusion (on appelait cela l’intégration à l’époque). On se souciait de la vie des mères qui étaient contraintes de rester « en fusion » avec leur enfant au-delà d’un âge normal, situation qui pouvait fabriquer un « sur-handicap » de l’enfant et de sa famille. Nous avons voulu leur rendre leur liberté. A l’époque, et encore aujourd’hui, c’est la maman qui reste dans la plus grande majorité des cas aux côtés de l’enfant. La France est dotée d’établissements spécialisés mais non accessibles avant l’âge de 6 ans. A l’époque, certaines crèches acceptaient quelques enfants handicapés mais ce n’était pas une décision juridique, c’était plutôt au bon vouloir des directrices. Avec l’équipe du CAMPS, nous faisions ce travail de trouver des places en crèche et les établissements avaient très souvent de bonnes raisons de refuser les enfants, l’idée de la mère qui doit se sacrifier pour son enfant était tenace et reste malheureusement bien ancrée dans notre société.

D : Comment vous est venue l’idée de créer l’A.P.A.T.E ?

Cécile Herrou : Je faisais des études à l’Université en parallèle, je préparais le Diplôme Supérieur en Travail Social, qui, pour y prétendre, nécessitait 8 ans de travail sur le terrain. J’ai préparé mon mémoire sur l’intégration des enfants handicapés. Il faut savoir que dans le monde du handicap, on change régulièrement de sémantique car on ne peut pas changer la réalité facilement. Toutes les grandes questions sociales qui sont difficiles à modifier, qui demandent une évolution des mentalités, ont vu leur sémantique évoluer. On disait des mots qu’on ne dit plus du tout maintenant pour désigner des enfants qui avaient des retards, des mots comme « déficients », et « infirmes » « aveugles », qui sont aujourd’hui remplacés par des mots qui finalement camouflent la réalité du handicap et qui, à mon sens, ne sont pas forcément plus adaptés.

Mon idée était que puisque le handicap est douloureux, lourd pour l’enfant et sa famille, il ne faut pas en rajouter. Tant que l’enfant n’est pas en âge d’apprentissages scolaires où la performance est réclamée il n’y a aucune raison de l’écarter. Ainsi, j’ai voulu passer de l’autre côté de la barrière et ne plus quémander de places auprès des autres mais d’en créer.

D : Et comment cela s’est-il organisé ?

Cécile Herrou : Le premier établissement que j’ai créé, la Maison Dagobert en 1992, a pu voir le jour avec Janine Levy, Présidente de l’A.P.A.T.E à l’époque, qui m’avait donné carte blanche pour conceptualiser le projet. Aujourd’hui, notre Président, Monsieur François FOUCAT, commissaire aux comptes de profession, assure avec l’équipe administrative, la gestion financière qui s’est complexifiée. Sur le terrain, je suis entourée d’un personnel uniquement de la Petite Enfance, il n’y a pas de spécialistes du handicap. Aujourd’hui, nous en sommes à l’ouverture du 6e établissement. Nous avons une capacité d’accueil de plus de 200 enfants en simultané  avec bientôt l’ouverture du « Sourire du Chat » (multi accueil dans le 15ème arrondissement).

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@Gwennaelle Wit

 D : Comment se déroule l’accueil des enfants ?

Cécile Herrou : Ici, par exemple, La Caverne d’Ali Baba, comporte un multi-accueil destiné aux enfants les plus jeunes (de 1 à 3 ans), ils peuvent venir à temps partiel ou à temps plein et un jardin d’enfants destiné aux enfants de 3 à 6 ans voir 7 ans, avec et sans handicap. La seule condition requise est que les enfants handicapés et/ou atteints de maladie chronique invalidante doivent être suivis par une équipe de soins, c’est une condition à leur admission. Quand on inclut un enfant, on inclut aussi le dispositif dont il a besoin, qui peut être aussi du matériel humain : des rééducateurs exerçant leurs séances sur le lieu où est l’enfant.

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D : Selon vous, quels sont les bénéfices qu’un enfant peut avoir en évoluant dans une structure de l’A.P.A.T.E ?

Cécile Herrou : Pour moi, l’enfant a besoin de soins mais aussi de vie sociale. La frontière est parfois ténue car vivre avec les autres c’est soignant y compris pour ceux qui ne sont pas handicapés. Les effets thérapeutiques sont considérables. Ce n’est pas possible d’exclure un enfant dès lors qu’une équipe médicale estime que c’est bon pour lui et qu’il n’y a aucun risque pour les autres enfants et c’est un atout pour  ces derniers parce qu’ils apprennent tout de suite le fait que nous ne sommes pas tous pareils, dès leur plus jeune âge, ils ne vivent pas la différence comme quelque chose de particulier. Ils n’ont jamais peur devant quelqu’un qui, par exemple, ne marche pas bien ou qui est dans un fauteuil. Ils sont très à l’aise avec la différence. Ils sont élevés comme ça dès le début de leur vie et je pense que la société d’aujourd’hui peut changer par cette éducation. Pour eux, le handicap n’est pas un manque mais plutôt un écart. Nous adultes, pour arriver à ce processus cela nous demande un effort considérable.

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D : Quelles sont les personnes qui travaillent dans vos établissements ?

Cécile Herrou : Les personnes qui travaillent ici sont engagées, militantes, on a cet ADN en commun, chez nous les tâches sont décloisonnées et la parole de chacun est considérée. Bien sûr, il faut de vraies qualifications, des diplômes, mais il faut savoir au-delà de ces diplômes. On laisse aussi les parents choisir leurs référents, s’ils préfèrent une personne à une autre, on n’interfère pas dans les relations.

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@Gwennaelle Wit

D : Quelles sont les raisons qui incitent les parents d’enfants non handicapés à les inscrire dans une structure de l’APATE ?

Cécile Herrou : A la veille de l’ouverture de La Maison Dagobert en février 1992, je craignais qu’il n’y ait pas assez d’enfants sans handicap mais ce qui compte c’est l’accueil de tous, il faut que chaque parent soit accueilli en tenant compte de sa singularité et celle de son enfant. Mais finalement, dès le départ, il y a eu très peu de réticence, c’est une question de choix institutionnel, les parents sont conscients de ses valeurs. Beaucoup de parents considèrent que cette éducation, comme « élitiste ». En effet, on permet à leur enfant de connaître autre chose et d’être confronté à des situations qui les font penser. Ils deviennent des « petits anthropologues de la relation », ça les tire vers le haut, tout cela est à comprendre entre guillemets mais ce qui est sûr c’est qu’ils se rapprochent de l’Autre.

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@Gwennaelle Wit

D : Ils ne craignent pas que leurs enfants imitent d’autres ?

Cécile Herrou : Parfois, cela leur arrive d’imiter les autres pour voir « ce que ça fait ». Mais, si par exemple, un enfant monte sans arrêt sur une table car il a des troubles du comportement, vous n’allez jamais voir d’autres enfants monter sur la table et l’imiter lui. Par contre, un enfant qui a décidé de faire une bêtise mais qui n’a pas de problème, là ils vont l’imiter. Ils font la différence entre ce qui est subversif et intéressant et ce qui est de l’ordre de la pathologie.

D : Comment les enfants avec handicap arrivent dans vos structures ?

Cécile Herrou : Les équipes de soins les affectent ici et, de la même manière qu’on ne choisit pas les enfants sans handicap on ne choisit pas non plus ceux avec un handicap. Ce sont les enfants qui risque fort de ne pas être admis ailleurs qui sont orientés chez nous en priorité.

D : Quelles sont les activités proposées aux enfants au quotidien ?

Cécile Herrou : Nous connaissons ce que propose la maternelle de l’Education Nationale et nous sommes aussi dans la réalité de ce qu’est l’école primaire aussi nous préparons les enfants au CP (ou aux structures spécialisées). Ici, nous disposons d’un professionnel pour 6 enfants, aussi nous pouvons accompagner les enfants en tenant compte de leurs possibilités et leurs limites. Ici les enfants sont très bien préparés sur le plan scolaire et surtout sur la relation aux autres. Ce sont des enfants qui sont matures. Ils ont l’habitude d’aider et quand ils arrivent à l’école, ils ont des réflexes comme par exemple demander à leur maîtresse si elle souhaite de l’aide ! Ils demandent parfois aussi : « où sont les enfants handicapés ?... »

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@Gwennaelle Wit

D : Pouvez-vous nous raconter une anecdote qui pourrait résumer ce qu’est l’A.P.A.T.E ?

Cécile Herrou : Je suis une spécialiste de la famille et mes collègues de l’enfant, il y a souvent un clivage entre les parents et les éducateurs, quelque chose qui relèverait d’une certaine rivalité. J’ai voulu qu’il y ait une complicité autour de l’enfant et je suis partie des parents, car si eux sont bien, en confiance, leur enfant sera au mieux. On ne peut pas laisser les parents seuls à « aimer leurs enfants », c’est une mission trop lourde ; je n’ai pas peur du mot amour, c’est un amour professionnel mais c’est de l’amour.

Ici, on prend beaucoup le café et dans les institutions de la petite enfance cela ne se fait pas trop, chez nous on le prend mais on l’offre aussi aux parents, et ce partage d’une boisson qui n’est pas celle des enfants, cet échange crée un lien convivial entre adultes qui fait sens chez les enfants. Le café est une symbolique ici. Il y a des enfants qui disent à leurs parents qui les déposent le matin : « tu vas prendre un café hein ? » ils s’assurent que le café sera partagé, entre ceux qui s’occupent d’eux : leurs parents et leurs éducateurs. Cela résume bien notre philosophie. 

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@Gwennaelle Wit

Vidéo

En exclusivité sur le site de doolittle.fr, découvrez le documentaire Tout Petits Déjà réalisé par Pierre Benesteau et produit par Mille Plateaux Productions.
Il montre le quotidien d'enfants : Mado, cinq ans, fait plusieurs crises d’épilepsie par jour. Abdeslem, quatre ans, a déjà subi plus d’une dizaine d’opérations pour réparer ses malformations. Blanche, trois ans, se nourrit par gastrostomie. Ces enfants ont des besoins spécifiques, mais ils ont aussi besoin d’évoluer parmi les autres enfants de leur âge. Au jardin d’enfant de la Caverne d’Ali Baba, un tiers des enfants accueillis sont porteurs d’un handicap. Malgré ses bienfaits pour les enfants, ce modèle d’intégration collective reste unique en son genre.  

 

Tout Petits DéjàMille Plateaux Productions sur Vimeo.

Propos recueillis par Lucie Lecointe
Photos par Gwennaelle Wit

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