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Maltraitance, pratiques <i>douteuses</i>, économies : le scandale des crèches <i>privées</i> - Doolittle
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Maltraitance, pratiques douteuses, économies : le scandale des crèches privées

Elles s’appellent Bérangère Lepetit et Elsa Marnette, écrivent pour Le Parisien et signent le livre le plus explosif de l’année. Dans le sillage du scandale des Ehpad révélé par Les Fossoyeurs de Victor Castanet, Babyzness lève le voile sur les dysfonctionnements et scandales mis sous le boisseau dans les crèches privées. Des cas de maltraitance aux pratiques aux marges de la loi, les journalistes brossent un portrait corrosif d’une industrie low cost sur laquelle règnent quatre grandes entreprises aux méthodes très contestables. Rencontre.

Elsa Marnette vous couvrez le département de la Seine-Saint-Denis pour Le Parisien. Bérangère Lepetit, vous écrivez dans la rubrique Société. Comment avez-vous été amenées à vous intéresser au secteur privé de la petite enfance ?

Elsa Marnette : Nous avons reçu un mail de parents qui nous alertaient sur des dysfonctionnements graves, comme des soupçons de maltraitance sur des enfants et des conflits avec la direction, dans une micro-crèche privée de Neuilly-sur-Marne. Plusieurs cas identiques ont émergé en même temps, dont un dans les Yvelines. Puis la mort d’une petite fille de 11 mois dans une crèche People & Baby à Lyon a saisi l’opinion publique.

Bérangère Lepetit : Victor Castanet venait de publier son enquête sur la maltraitance des seniors dans les EHPADs. Son livre avait installé un climat de méfiance à l’égard du secteur privé lucratif. L’accident de Lyon, lui, a provoqué une vague d’émotions, notamment du côté des professionnels et des parents. L’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a alors ouvert une enquête à la fois pour éclaircir les circonstances du drame et pour comprendre ce qu’il se passait dans ces crèches-là. On a compris à ce moment-là qu’il fallait consacrer un format plus long qu’un simple article sur ce sujet assez large.

Le secteur privé lucratif ne représente « que » 20% des berceaux en France. Comment expliquer son impressionnante expansion ?

EM : En 2003, le gouvernement a ouvert le secteur de la petite enfance au privé lucratif. L’idée était d’augmenter les capacités d’accueil des enfants pour pallier au manque de place dans les crèches. Une série de lois ont ensuite été votées pour bâtir la privatisation du secteur. Des entrepreneurs désireux d’investir dans ces crèches ont alors fréquenté assidûment les ministères pour plaider leur cause jusqu’à ce qu’un dispositif réglementaire soit mis en place. La majorité d’entre eux sortaient d’écoles de commerce sans aucune compétence dans la petite enfance.

BL : Le besoin de faire garder des enfants se faisait aussi de plus en plus ressentir à l’époque parce que le taux d’activité des femmes avait nettement progressé. La conjoncture permettait à l’État de favoriser le travail féminin tout en développant les places de garde. Mais son investissement n’allait pas plus loin. Historiquement, les mairies s’occupaient de l’ouverture des crèches. Face à la baisse de dotations des communes, les villes ont confié leur compétence à ces nouvelles entreprises. Les pouvoirs publics ont un peu fermé les yeux sur le développement de ces crèches parce qu’on leur mâchait le travail, tout en faisant baisser les coûts de la main d’œuvre.

Pourquoi ces micro-crèches séduisent-elles tant les parents ?

BL : La crèche reste à ce jour le mode de garde le plus plébiscité par les familles. Les enquêtes d’opinion montrent que la plupart des parents souhaitent placer leurs enfants en collectivité dès le plus jeune âge. Cette tendance s’explique en partie par les résultats d’une étude selon laquelle un enfant prononce davantage de mots plus tôt s’il passe par la crèche. Quand les structures d’accueil manquent de place, l’ouverture d’une crèche privée près du domicile familial apparaît comme une solution miracle, malgré le coût élevé de l’inscription par rapport au public. Les tarifs s’élèvent parfois jusqu’à 2000 euros par mois dans certaines micro-crèches. Tous les parents ne peuvent pas s’offrir cette solution-là. Les crèches lucratives attirent finalement une population de cadres et de salariés d’entreprises.

Vous évoquez aussi brièvement le label Montessori. Comment le secteur privé s’en est-il emparé ?

BL : Comme la concurrence est rude, ces entreprises de crèche essaient de proposer différents programmes pour tirer leur épingle du jeu. Le Montessori fait partie de leurs arguments marketing. Mais la plupart des micro-crèches se sont attribuées elles-mêmes ce label. Sur le terrain, on s’aperçoit que les employés n’y sont pas suffisamment formés, alors que des associations officielles se chargent de la formation des salariés de la petite enfance au Montessori. Les parents n’y connaissent en général pas grand-chose, donc ils s’y engouffrent d’autant plus volontiers sans aucune exigence.

Sur quel modèle économique s’appuient ces structures ?

EM : Les CAF accordent à toutes les crèches – publiques, privées, associatives – une subvention de fonctionnement, la Psu (Prestation de service unique) en fonction du nombre d’enfants accueillis et du temps de présence de l’enfant. Si une crèche privée est en délégation de service publique, la mairie constitue le tiers-financeur. Une entreprise assume ce rôle-là quand elle est sous contrat avec une crèche. Les parents participent également au financement en fonction du quotient familial.

BL : Il faut savoir que les entreprises investissent beaucoup d’argent pour financer des berceaux. Depuis le début des années 2000, un mécanisme fiscal, le crédit d’impôt famille (CIF), les encourage à proposer des places de crèche à leurs salariés. A l’arrivée, de plus en plus de structures privées n’acceptent plus aujourd’hui que les salariés des entreprises avec lesquelles elles ont passé contrat.

EM : Quand ces crèches ont des places disponibles, elles proposent à des parents d’inscrire leurs enfants en financement libre. Mais si un contrat-entreprise se présente, ces « bébés en CDD » doivent partir dans un délai assez court.

BL : Ce système assez choquant met les parents en concurrence, dans la mesure où il présuppose que certains bébés sont plus rentables que d’autres. Un très jeune enfant est très routinier. Il a besoin de stabilité émotionnelle en développant un lien d’attachement avec les professionnelles. Si on le déplace toutes les deux semaines, ça peut bouleverser son équilibre.

La plupart de ces crèches acceptent des enfants au-delà de leur capacité d’accueil. Cette pratique du surbooking est-elle légale ?

BL : Pas tout à fait. La loi autorise les micro-crèches à accueillir exceptionnellement 13 voire 14 enfants certains jours de la semaine. Des parents témoignent que certaines acceptent ces effectifs à plein temps. Cette configuration-là n’est pas complètement légale. Les entreprises concernées naviguent dans une zone grise et se gardent bien de le dire aux parents.

 Quelle place accorde-t-on aux parents dans les crèches privées ?

BL : Les parents y ont une place très limitée, comme dans le public et l’associatif. On leur ouvre les portes le matin pour procéder à la « transmission » des enfants. Le soir, les employés débriefent très brièvement la journée avec eux. Ces contacts durent en moyenne 10 minutes par jour. Les crèches privées se targuent de donner davantage de place aux parents ou encore de leur proposer des applis pour suivre le programme de leurs enfants heure après heure, alors que les salariées n’ont pas le temps de les alimenter.

EM : On ne trouve pas dans les crèches des instances comme à l’école. Certaines prennent individuellement l’initiative d’organiser des réunions avec les parents, mais ça n’est pas institutionnalisé.

BL : Des mères m’ont raconté être restées après la transmission pour voir comment on s’occupait de leurs enfants. On leur a très vite fait sentir qu’elles étaient de trop. Ça rendait les salariées un peu suspicieuses. Dans les crèches classiques, on est censé expliquer pourquoi l’enfant s’est fait un bleu. Les salariées du privé lucratif ne donnent pas vraiment d’explication. Certaines sont parfois si pressurisées qu’elles ne savent pas ce qu’il s’est passé. Il y a un manque de communication et de transparence flagrant.

De quelles ressources disposent les parents qui relèvent des dysfonctionnements dans une crèche ?

EM : En cas de suspicion de maltraitance, un parent doit alerter la PMI (Protection Maternelle et Infantile), un service départemental chargé d’assurer la protection sanitaire de l’enfant, qui à son tour organise à son tour une visite inopinée dans la crèche pour savoir ce qu’il s’est passé. Cette instance a pour mission de contrôler les structures d’accueil de la petite enfance avant leur ouverture et d’effectuer des contrôles réguliers tous les deux ou trois ans. Dans les faits, les directrices n’ont pas les moyens d’y aller aussi souvent. Comme les PMI sont en sous-effectif, les délais de contrôle après un signalement peuvent prendre plusieurs jours.

Que se passe-t-il ensuite ?

EM : Il y a différents échelons de sanctions. Si une PMI estime qu’une crèche doit fermer, elle rédige un rapport à destination de la préfecture du département concerné qui valide, ou non, la fermeture temporaire ou définitive de la structure d’accueil. La PMI de Paris nous a dit pouvoir retirer des agréments. Par exemple, une crèche peut être obligée de n’accueillir que la moitié des enfants par rapport à son nombre de berceaux pendant un mois, le temps de reformer l’équipe, de régler le problème, etc.

Quel est l’impact psychologie sur les enfants ?

BL : Dans notre livre, nous évoquons le concept de « douce violence » quand le lien avec l’enfant est rompu. Ça se traduit par des micro-gestes très fréquents qui indiquent une sorte d’indifférence à son égard : ne pas lui dire bonjour, lui moucher le nez sans le prévenir, changer une couche sans faire attention à lui etc. Ce comportement peut nuire à la confiance en soi, voire à la santé de l’enfant en cas de maltraitance. Par manque d’étude, on ne peut pas affirmer qu’il y a des conséquences sur le long terme.

Comment les géants du secteur parviennent-ils à préserver leur image malgré les scandales ?

BL : Les entreprises concernées mettent en place des méthodes d’intimidation et font le ménage sur internet pour balayer les mauvaises publicités. Suite aux commentaires négatifs sur la crèche de Puteaux, People&Baby – qui la gérait – a envoyé par courrier des menaces de poursuite juridique. Un père dont l’enfant était chez Les Petits Chaperons Rouges dans la région de Toulouse a voulu mobiliser les parents quand on lui a annoncé qu’il devrait céder sa place d’ici deux à trois semaines. Le service juridique lui a dit par téléphone qu’il serait poursuivi en justice pour diffamation s’il poursuivait son projet.

 

EM : Des mamans qui ont pris la parole dans un média local ont reçu l’un de ces fameux courriers les menaçant de poursuites. L’une d’elles était très stressée à l’idée qu’on réutilise les contenus de l’échange parce qu’elle avait vraiment peur. Une autre a carrément arrêté de nous répondre du jour au lendemain.

BL : Les parents sont bien contents de pouvoir placer leurs bébés dans une structure d’accueil parce que ça leur permet de continuer à travailler sans avoir à sacrifier leur vie professionnelle. C’est un enjeu crucial dans la vie économique du couple. Critiquer la crèche leur fait prendre le risque d’entretenir des mauvaises relations avec la direction des établissements, voire même de mettre en jeu leurs places. Certains parents préfèrent donc arrondir les angles pour ne pas créer de conflit, malgré un malaise évident.

Vous avez reçu des mails d’intimidation ?

BL : Non. On a senti une certaine fébrilité à l’approche de la sortie du livre avec des demandes répétées d’avoir accès à l’enquête ou à des extraits. Certaines entreprises sont entrées en contact avec des agences de communication de crise pour gérer la période. Notre éditeur a aussi reçu des coups de fil étonnants de personnes inconnues qui voulaient se procurer le livre en tant que journalistes.

À la sortie de votre livre, Aurore Bergé a annoncé la mise en place de contrôles directement aux sièges des entreprises sur lesquelles vous avez enquêté. La conjoncture est-elle en passe d’évoluer ?

BL : On a fait beaucoup d’annonces après la parution de notre enquête et d’un autre livre [Le Prix du berceau : Ce que la privatisation des crèches fait aux enfants, de Daphné Gastaldi et Matthieu Perisse, ndlr]. Mais il n’y a rien eu de concret. Pour l’instant, l’État n’a pas encore le droit de débarquer au siège d’une entreprise pour mettre le nez dans ses comptes. Il est malgré tout de plus en plus attentif. Un rapport de l’IGAS (Inspection générale interministérielle du secteur social) devait être lancé au mois de septembre dernier pour clarifier les flux financiers entre l’État et les micro-crèches privées.

EM : Dans un rapport publié en 2017, l’IGAS s’étonnait déjà de la rentabilité de certaines entreprises et pointait du doigt leur fonctionnement. Un autre paru en 2021 expliquait que le crédit d’impôt famille était un dispositif très intéressant pour ces groupes déjà bien subventionnés par les pouvoirs publics. Ça ne date donc pas d’hier.

BL : Les pouvoirs publiques ont répondu à la pénurie de personnel dans les crèches avec un décret datant d’août 2022 qui autorise les entreprises à recruter parmi leurs effectifs des employés sans aucun rapport avec le secteur de la petite enfance, alors qu’il ne suffit pas de savoir changer une couche pour garder un bébé. Le gouvernement a aussi annoncé la création de 200 000 places d’ici 2030. Mais aucune loi n’a été votée, malgré les livres et les rapports publiés.

Un modèle économique plus vertueux est-il possible dans le secteur privé, selon vous ?

BL : Le secteur privé lucratif a ouvert un « low cost » de la petite enfance. Ces dernières années, la quantité a primé au détriment de la qualité. Il fallait ouvrir des places de crèches à tour de bras quel que soit l’accueil proposé. Cette manière de penser doit absolument changer aujourd’hui. Il faudrait davantage de contrôles inopinés, revoir les taux d’encadrement, revaloriser les professionnelles du secteur avec une augmentation des salaires, bâtir un système pour faire remonter les cas de maltraitance… Ces changements vont prendre du temps.

Par Boris Szames