Menu Fermer
S'abonner
<i>Rencontre</i> avec Charlène Petit-Esquirol, fondatrice de <i>Maison sans Tabou</i> - Doolittle
  • Reportages
  • Societe

Rencontre avec Charlène Petit-Esquirol, fondatrice de Maison sans Tabou

Briser les silences polis, nommer les choses par leur nom et offrir aux parents des outils pour aborder les sujets les plus sensibles dès le plus jeune âge, c’est le pari audacieux de Charlène Petit-Esquirol. À travers sa nouvelle maison d’édition, Maison sans tabou, elle lance la collection « La vraie vérité sur… », des albums tout-carton destinés aux 0-4 ans. De la conception des bébés à la prévention de l’inceste, en passant par le deuil, ces livres ne détournent pas le regard. Ils partent d’un principe simple mais puissant, l’information est une protection. Rencontre.

<i>Rencontre</i> avec Charlène Petit-Esquirol, fondatrice de <i>Maison sans Tabou</i> - Doolittle

Doolittle : Quel a été le  déclic qui vous a poussée à créer les éditions Maison sans tabou ?

C. P.-E. : J’ai créé Maison sans tabou après avoir fait le constat qu’il n’existait pas encore de livres pour les tout-petits qui répondaient réellement aux nombreuses questions de mon aînée sur la conception et l’arrivée de son petit frère. Les livres que j’ai trouvés utilisaient beaucoup l’allitération ou faisaient apparaître soudainement le bébé, sans que l’on sache vraiment par quel endroit il avait bien pu sortir ! J’ai eu envie de créer des livres qui disent simplement la vérité aux enfants.

Le nom de votre maison est très fort. Est-ce une réaction à une forme de silence poli  que vous observez dans l’édition jeunesse actuelle ?

Je dirais que ce « silence poli » ne vient pas spécifiquement de l’édition jeunesse mais qu’on le retrouve un peu partout, et ce depuis très longtemps. Lorsqu’on s’adresse aux enfants, une croyance persiste selon laquelle il faudrait les protéger des sujets dits sensibles, et donc ne pas en parler, sous prétexte de leur jeune âge. C’est ainsi que se construisent nos récits, nos légendes, et même nos interactions. Chez Maison sans tabou, nous pensons au contraire que parler des sujets tabous et sensibles, c’est protéger les enfants, et ce dès le plus jeune âge.

Pourquoi avoir choisi le format tout-carton pour les 0-4 ans ?

J’ai moi-même trois enfants en bas âge et une belle panoplie de livres jeunesse. J’ai donc un petit aperçu de l’utilisation très concrète des livres par les tout-petits, et je ne me voyais pas proposer un autre format que le tout-carton. C’était aussi une évidence pour préserver les magnifiques illustrations de Lou Gille.

Certaines personnes pensent que ces sujets sont trop lourds pour cet âge ; que leur répondez-vous ?

Que je suis bien d’accord avec elles et eux ! Pour autant, la mort fait malheureusement partie de la vie de chacun.e. Quant aux chiffres de l’inceste en France, ils sont glaçants et montrent que, même si nos enfants ne sont pas concerné·es, leurs camarades d’école ou de crèche peuvent l’être. Ce sont en effet des sujets lourds, et nous avons pris énormément de soin pour les traiter avec douceur, afin de faciliter la prévention par les parents et les professionnel.les de la petite enfance.

Pour cette première collection « La vraie vérité sur… », vous avez fait appel à l’autrice Mona H et à l’illustratrice Lou Gille. Comment ce duo s’est-il formé et comment ont-elles appréhendé le défi de parler de ces sujets ?

Effectivement, ce n’était pas simple. Il y a eu de nombreuses heures de travail et de discussions, mais elles ont, je trouve, brillamment relevé le défi : suivre la ligne éditoriale de la maison, à savoir dire la vérité, à hauteur d’enfants, avec des mots simples et clairs, et des illustrations inclusives. Le duo s’est formé autour de valeurs communes : la lutte pour les droits des enfants, des femmes et des minorités.

<i>Rencontre</i> avec Charlène Petit-Esquirol, fondatrice de <i>Maison sans Tabou</i> - Doolittle

Le titre La vraie vérité sur l’inceste est sans doute le plus audacieux pour cette tranche d’âge. Comment aborde-t-on la prévention des violences sexuelles avec un enfant qui commence à peine à parler ?

Je trouve justement que se lancer est le plus difficile. Moi-même, avec mes enfants, je n’aurais pas su par où commencer, ni quand, ni comment. Finalement, comme très souvent, ce sont les livres qui nous offrent cette possibilité.

Nul besoin de longues tirades ou d’explications tarabiscotées : un livre d’une dizaine de pages, avec de belles illustrations et un exemple clair de situation de violences sexuelles sur un.e enfant, c’est déjà un début. Les enfants écoutent, comprennent au fil des lectures, et posent des questions quand ils et elles le peuvent. Je crois profondément que le sujet des violences sexuelles peut être abordé avec les tout-petits, à partir du moment où l’on dispose du bon outil. Aussi, La vraie vérité sur L’inceste peut permettre d’ouvrir une porte qui peut-être serait restée fermée sans cette lecture. Une porte qui ouvre la parole et qui dit « je suis là pour t’écouter aujourd’hui ou plus tard si besoin ».

On dit souvent que les tabous des enfants sont d’abord ceux des adultes. Avez-vous conçu ces livres autant pour les parents que pour les enfants ?

Tout à fait. D’abord parce que les 0-4 ans ne lisent pas seul.es, et aussi parce que ce sont nous, les adultes, qui continuons de perpétuer les tabous.

Je ne crois pas du tout que les adultes soient stupides ou malveillant.es en n’abordant pas ces sujets. Je pense que la plupart ont simplement peur de transmettre leurs propres angoisses, leurs peurs ou leurs traumatismes, et qu’ils et elles cherchent avant tout à protéger les enfants. D’autres aimeraient en parler plus librement, mais ne savent pas comment s’y prendre. Et quel meilleur moyen que de partager un moment de lecture avec un.e enfant pour amorcer la discussion ?

Maison sans tabou n’en est qu’à ses débuts. Quels sont les prochains murs que vous aimeriez faire tomber ? D’autres thématiques ou collections sont-elles déjà en préparation ?

Nous sommes actuellement en train de préparer les quatre prochains titres de la collection La vraie vérité sur… : le handicap, l’allaitement, les cheveux, la viande.

Ensuite, je suis à la recherche de financements pour lancer deux autres collections : l’une destinée aux pré-ados et ados, et l’autre à une tranche d’âge plus jeune. J’aimerais que nous changions profondément notre regard sur la sexualité des pré-adolescent.es et adolescent.es. A l’heure actuelle nous laissons errer nos ados et pré-ados sur des sites pornographiques pour ne pas avoir à répondre à leurs questionnements sur la sexualité. J’aimerais donc contribuer à leur offrir de véritables outils d’éducation et de prévention, et notamment afin qu’ils et elles se saisissent du sujet de leur sexualité.

<i>Rencontre</i> avec Charlène Petit-Esquirol, fondatrice de <i>Maison sans Tabou</i> - Doolittle
Par Lucie Lecointe