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Pourquoi la France aime autant le <i>Japon</i> - Doolittle
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Pourquoi la France aime autant le Japon

De la food au lifestyle, le Japon fascine la France depuis des décennies. Sans doute parce qu’aucun autre pays ne réussit aussi bien ce fameux grand écart entre tradition et futur. Mangas, jeux vidéo, gastronomie, mode, design, architecture… le Japon est partout dans notre quotidien et semble toujours avoir un coup d’avance. Mais au-delà de la pop culture, c’est aussi une certaine idée du raffinement qui séduit: le sens du détail, le respect, le goût du travail bien fait et cette capacité à rendre extraordinaire ce qui paraît ordinaire.
Quitte à parfois idéaliser ce pays qui nous fascine?

Bien souvent, il suffit de prononcer son nom pour voir les regards s’illuminer. Chihiro Masui, journaliste et auteure franco-japonaise, aime faire l’expérience. Quand elle monte dans un taxi et dit qu’elle est originaire du Japon, la réaction est toujours la même: “Waouh, j’ai toujours rêvé d’y aller!” Ça ne manque jamais. Un peu comme si la France était amoureuse du Japon. Une intuition confirmée par les chiffres: la culture japonaise est aujourd’hui omniprésente en France. Il suffit pour s’en convaincre d’observer le nombre de restaurants de sushis ou de ramen, de discuter avec les lecteurs de manga ou encore, plus factuellement, de s’intéresser aux statistiques.

Selon le site spécialisé Kanpai, 385000 Français et Françaises auraient séjourné au Japon en 2024,
contre 150000 en 2010. Le phénomène semble même s’accélérer: “Je suis toujours étonné de voir le nombre de jeunes qui partent au Japon malgré l’envolée du prix des billets d’avion. Ce n’est pas un voyage donné, pourtant”, constate Philippe Achermann, chargé de communication à la Maison
de la culture du Japon à Paris. Ce centre culturel créé en 1997 et géré par la Fondation du Japon, elle-même placée sous la tutelle du ministère japonais des Affaires étrangères, fait partie – un peu à l’image de l’Alliance française – d’un réseau de centres culturels japonais disséminés dans les grandes villes du monde. Symbole de l’attrait des Français pour le Japon, l’antenne parisienne, située dans le XVe arrondissement de la capitale, à quelques centaines de mètres “Si on fait du théâtre nô, des choses qui tournent autour du kabuki, ça se remplit très facilement. L’année dernière, l’exposition sur Isao Takahata, l’auteur du Tombeau des lucioles, a cartonné. Et récemment, on a organisé une programmation autour des films C’est dur d’être un homme, avec Tora-san, le ‘De Funès japonais’. Franchement, quand on m’a dit qu’on allait présenter l’intégralité de son œuvre, je me suis dit que ce serait compliqué… Mais en fait, ça a super bien marché, c’était de la folie. Je dois dire que je n’ai toujours pas compris ce phénomène”, s’amuse encore Philippe Achermann.

Cent quarante ans avant les Pokémon

Mais comment expliquer un tel succès? En réalité, la fascination des Français pour le Japon ne date pas d’hier. Pour en trouver les racines, il faut remonter plus d’un siècle et demi en arrière. “On a quand même connu, au xixe siècle, une première phase de fascination, quand les artistes parisiens se sont pris d’amour pour des objets qui venaient du Japon, notamment les estampes. C’était totalement nouveau pour eux et ça a eu une énorme influence sur leur art. On appelle ça le « japonisme”, introduit Florent Gorges, président d’Espace Japon et spécialiste de la culture japonaise. Dès la fin des années 1850, des peintres impressionnistes français comme Monet ou Manet se mettent à collectionner les fameuses estampes. Cent quarante ans avant les cartes Pokémon, on se pique donc déjà d’iconographie nippone. Le mouvement ne se restreint d’ailleurs pas à l’art, mais touche aussi la littérature, la musique, la mode ou même le paysagisme. Il suffit pour s’en convaincre d’aller à Giverny: visiter le jardin de Claude Monet, planté de bambous, de ginkgos, de pommiers et de cerisiers du Japon, ou emprunter le pont japonais qui enjambe l’étang,
c’est aussi découvrir son amour pour le pays du Soleil-Levant.

Pourquoi la France aime autant le <i>Japon</i> - Doolittle

Au début du xxe siècle, alors qu’une atmosphère belliqueuse envahit le monde, l’image du Japon change du tout au tout. Alliée de l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, la puissance japonaise inquiète et devient une menace aux yeux de l’Occident.
“Pendant une longue période, le Japon est devenu un peu le pays à abattre. Dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, avec la période d’expansion impériale, il traverse une phase de son histoire assez peu enviable, ce qui fait qu’il est devenu l’ennemi de l’Occident.” À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le Japon, meurtri par Hiroshima et Nagasaki, se reconstruit grâce à l’industrie, mais l’image du pays ne s’améliore pas franchement. Si aujourd’hui, le Japon est associé, dans l’imaginaire collectif, à la technologie de pointe, au modernisme et même au futur, jusqu’aux années 1980, les Nippons sont, au mieux, considérés comme un danger pour l’industrie française, au pire comme de vulgaires copieurs. Florent Gorges revient sur cette période un peu oubliée: “Il y avait cette peur que le Japon envahisse le monde avec ses produits de mauvaise qualité. À l’époque, le Japon avait un peu la même image que la Chine aujourd’hui! Ils étaient accusés de faire de l’espionnage industriel. C’est aussi le cliché qu’on avait du Japonais qui venait faire des photos partout!” Après avoir copié, le Japon innove, et son image change: le pays devient une puissance économique respectable, innovante, qui recommence à attirer les regards des Français. Puis, vers la fin des années 1980, un phénomène va tout changer.

Sailor Moon, Nintendo et les yakitoris

“J’ai grandi avec Goldorak et Candy”, annonce d’emblée Philippe Achermann pour expliquer les racines de son intérêt pour l’archipel. Comme beaucoup de quadragénaires et de quinquagénaires d’aujourd’hui, Philippe voit débarquer, à la sortie de l’enfance, les animés et les mangas sur les écrans français. En 1978, Goldorak ouvre la voie, et à partir de la fin des années 1980, Sailor Moon, Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball ou Nicky Larson s’invitent dans les salons français. Les cartouches Nintendo remplacent les cow-boys américains dans l’imaginaire des cours de récréation; les jeunes Français se mettent à jouer pendant des heures à Mario Bros. “C’est la génération Club Dorothée qui s’est piquée de culture japonaise et qui a complètement changé la donne à partir des années 1990”, juge Florent Gorges, lui-même membre de cette génération et auteur d’un livre
sur l’histoire de Nintendo. Sans stratégie d’influence ni campagne de com, le Japon s’installe durablement dans la culture populaire française : “Ce qui est amusant, c’est que, contrairement à ce qui se passe avec la Corée aujourd’hui par exemple, le Japon a tout misé sur l’économie et n’a quasiment rien fait pour sa culture. Le manga, les dessins animés, même les jeux vidéo, c’était une sousculture aux yeux du gouvernement japonais. Mais notre génération a trouvé ça formidable et a installé cette culture en France.” À l’époque, de plus en plus de jeunes prennent des cours de japonais et deviennent adeptes de certaines sous-cultures nippones. La gastronomie fait alors une percée dans l’Hexagone. Étudiant, Philippe Achermann aime aller déguster des yakitoris rue Monsieurle-Prince, mais c’est une autre voie parisienne, dans le quartier de l’Opéra, qui devient l’épicentre des amateurs de cuisine japonaise : les premiers adolescents fans de culture nippone
se donnent rendez-vous pour déguster des ramens chez Higuma ou Hokkaido, rue Sainte-Anne. Jean-Baptiste Meusnier, futur créateur de Kodawari Ramen, fait partie de cette génération: “Nos parents avaient comme imaginaire collectif les ÉtatsUnis, le rock’n’roll, les grosses bagnoles, le supermarché. Nous, c’étaient les jeux vidéo, les mangas, les animés du Club Dorothée. Tout l’environnement culturel qu’on nous a servi, de Bioman à Zelda, était un univers japonais.” Depuis, l’engouement n’est jamais retombé. Plus qu’un phénomène, les mangas sont devenus une véritable passion: la France est le deuxième plus grand consommateur de mangas au monde après le Japon, et Japan Expo réunit chaque année plus de 200000 visiteurs.

Une vision idéalisée?

La pop culture a surtout servi de porte d’entrée vers le Japon pour toute une génération. Un peu comme si tous ceux qui avaient découvert le pays par le biais des animés avaient ensuite voulu dérouler la pelote et s’intéresser à la culture japonaise en profondeur. C’est en tout cas le constat de Florent Gorges: “Les gens ont commencé à se tourner vers le Japon plus traditionnel, plus raffiné et complexe. Cette évolution s’est également ressentie dans les voyages: au départ, les gens veulent découvrir Tokyo et Kyoto. Ensuite, ils s’intéressent à des destinations plus éloignéesdes centres urbains.” Manon Cauchoix est franco-japonaise, travel designer et experte Japon pour Continents Insolites, une agence spécialisée dans les voyages sur mesure. Depuis quelques années, la jeune femme, qui recommande notamment de découvrir des régions méconnues plutôt que celles exposées au surtourisme, observe un intérêt croissant pour un Japon hors des sentiers battus. De plus en plus de Français se passionnent pour les ateliers de céramique, les ryokan à l’architecture Meiji, les bains thermaux, les couteaux forgés dans d’anciennes cités de samouraïs ou les petites échoppes familiales où l’on prépare les mêmes nouilles depuis trois générations. Car c’est aussi l’art de vivre japonais qui fascine les Français – peut-être parce que, malgré leurs différences culturelles, les deux pays partagent des centres d’intérêt finalement assez proches. “Il y a une passion commune pour l’art, la mode, la gastronomie ou l’artisanat. La dernière fois, j’ai découvert une association
en France qui faisait venir des artisans charpentiers japonais pour partager leurs techniques de construction en bois, sans clous ni vis. C’était très particulier, mais finalement assez proche de ce que l’on retrouve chez les Compagnons du devoir en France.”

L’attrait pour le Japon continue en tout cas de s’affiner et de passionner la France, notamment dans le domaine de la gastronomie. Débarquée en France sous la forme de sushis qui n’étaient au départ que de pâles imitations de ceux que l’on trouvait au pays du Soleil-Levant, la cuisine nippone propose chaque année de nouvelles spécialités qui séduisent les palais français, comme les onigiris. Quant aux sushis, ils sont désormais devenus la passion des chefs les plus pointus: de nombreux comptoirs omakase ont ouvert leurs portes, et des maîtres sushiya proposent aujourd’hui des repas étoilés à Paris. Ce qui n’empêche pas les Français d’idéaliser parfois un peu le Japon, oubliant qu’au-delà du sens de l’harmonie et du respect des traditions, tout n’y est pas parfait. Derrière les images de temples zen et de cerisiers en fleurs se cache une société traversée de contradictions: une pression sociale forte, un rapport au travail exigeant, une place des femmes encore marquée par le patriarcat. Si l’image du Japon en France est très positive, elle reste parfois incomplète. Une des dernières lubies françaises en matière de culture japonaise en est le parfait exemple, selon Chihiro Masui: “Prenez le ramen : c’est extrêmement gras, extrêmement salé, peut-être pire pour la santé qu’un McDo, mais puisque c’est japonais, c’est forcément sain. Dès qu’on dit ‘Japon’, c’est toujours premium, les gens sont prêts à payer le double. On est très forts en marketing.” Au fond, cette passion, aussi sincère soit-elle, dit peut-être moins sur le Japon lui-même que sur ce que la France veut y projeter: un aill eurs rassurant, une utopie esthétique où tout serait plus propre, plus poli, plus vrai, plus mignon, plus ceci, plus cela… Il faudrait que Chihiro Masui pose la question à son prochain chauffeur de taxi.

Par Arthur Jeanne