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L’héritage à fleur de peau, échange avec la photographe Vanessa Berthe
On la connaît sous l’identité de @bertillepics sur Instagram : Vanessa Berthe est l’œil qui sublime les ventres ronds et la réalité du post-partum. À travers ses clichés baignés de lumière dorée, elle capture des corps parfois fatigués, mais dont elle révèle toute la puissance intrinsèque. Son travail nous réconcilie avec la beauté de cette étape de vie, aidant chacune à se réapproprier une image corporelle souvent malmenée. Aujourd’hui, cette expérience sensible se prolonge dans son premier ouvrage, De Mère en Mère.
Dans ce livre, comme dans sa pratique de photographe, l’image est un geste. C’est un acte, une manière de raconter ce qui ne se dit pas autrement, là où le réel devient matière et présence. Que ce soit à travers le digital ou l’argentique, Vanessa explore les formes et dialogue avec la lumière pour offrir aux femmes et aux familles une démarche profondément artistique. Chaque séance, en extérieur ou dans l’intimité d’un foyer, est vécue comme une parenthèse suspendue, un instant où le corps et le regard fusionnent pour devenir la substance même de l’image.
Cette vision, Vanessa la transpose dans De Mère en Mère, elle y livre le cœur de sa réflexion : ce lien aussi puissant que fragile qui nous unit à nos lignées. À travers cinq années de rencontres, elle a recueilli les vulnérabilités et les histoires de transmission de femmes. De la grossesse à l’allaitement, tout ressort : les manques, les excès, les beautés. L’ouvrage interroge cette métamorphose : devenir la mère dont on aurait eu besoin enfant, se réparer au contact de ses propres enfants et transmettre, à son tour, cet amour animal et inconditionnel. Ce livre est un hommage vibrant aux femmes, aux filles et aux mères de toutes les générations.
Disponible sur Dashbook
mais aussi en ligne sur les sites Amazon, Fnac et Cultura
Rencontre avec Vanessa Berthe
Doolittle : Comment ce projet est-il né ?
Vanessa Berthe : Ce livre est né d’un projet partagé sur Instagram il y a deux ou trois ans. J’y faisais dialoguer mes clichés de mamans avec des archives de leurs propres mères, enceintes d’elles ou en train de les allaiter. Ce miroir entre deux époques et la force de ce lien ont immédiatement résonné auprès de ma communauté. C’est tout naturellement que j’ai proposé cette idée à une maison d’édition, qui a tout de suite eu un coup de cœur pour le projet.
Tu mentionnes des « casseroles d’enfance qui ressortent puissance dix » à la naissance de nos propres enfants : la photographie est-elle pour toi cet outil de guérison ?
Complètement, avant même d’en faire mon métier, la photo était et reste mon exutoire, celui qui me permet déjà de créer mais de « garder » des espaces temps des gens que j’aime. Se souvenir. Protéger. Enraciner. C’est une vraie guérison.
Comment parviens-tu à instaurer ce climat de confiance si particulier qui permet à ces femmes de te livrer leurs « mots-maux » ?
L’échange est au cœur de ma pratique. Nous discutons beaucoup, car j’ai autant besoin d’être en confiance qu’elles le soient. Créer cette connexion est essentiel : sans dialogue et sans se connaître, il est difficile de laisser place à l’abandon nécessaire devant l’objectif. Parler, c’est une manière d’attendre le feu vert pour entrer dans la bulle. Dans son monde. Et pour cela il faut qu’on soit en confiance mutuelle. On parle d’humaine à humaine. Je ne lance pas de sujet. Ça vient comme ça vient. C’est d’ailleurs depuis que je fais de la photo auprès des mères et futures mères que j’ai compris qu’on passaient toutes, plus ou moins de manières différentes, par les mêmes passages, les mêmes épreuves.
Pourquoi et comment la maternité s’est-elle immiscée dans ton travail de photographe ?
La maternité c’est une grande histoire d’amour. Au départ, j’étais auxiliaire de puériculture, je rêvais de travailler en salle d’accouchement. Puis l’hôpital étant trop loin de ce que j’imaginais j’ai bifurqué en structure d’accueil pour enfants, je suismoi-même maman de 4 enfants, j’ai toujours été dans le maternage. J’ai appris la photo avec mes enfants, shooter la vie qui bouge, c’est une super école ! J’ai fais le grand saut quand ma 4e enfant est née, après le congé parental. J’avais vécu 4 super grossesses, accouchements, je venais de me réconcilier avec l’allaitement… Après avoir photographié tous mes proches et amies, j’ai offert un shooting à une maman qui venait d’avoir des jumeaux, qui allaitait, ils étaient dans une situation difficile donc je suis partie à leur rencontre… c’était magique. C’était mon premier shooting. Et de là, c’est parti.
Qu’est-ce qui te fascine tant dans ce passage de la vie ?
La magie. Ma propre maternité a été une renaissance, ma guérison, ma propre reconnaissance. La grossesse, c’est de la pure magie. L’accouchement… la cerise sur le gâteau. Le corps qui se transforme. Qui sait tout. Tout faire à la perfection. Un monde minuscule qui fabrique un bébé. Sentir grandir et vivre un petit être à l’intérieur de notre propre corps. L’aimer incroyablement sans même ne l’avoir jamais vu. Et pourtant le connaitre. De la magie. La plus belle expérience d’une vie pour moi.
Quelles sont tes réflexions autour de la nudité de la femme enceinte, en post-partum ou allaitante ?
La beauté. La vérité. La puissance. Le courage.
Je trouve le corps de la femme, de la mère d’une force et puissance incroyable. Je trouve qu’on ne le montre toujours pas assez tel qu’il est dans sa vérité. On le voit de plus en plus, mais pas suffisamment. Les femmes ont besoin de se reconnaître. De voir qu’elles sont « normales » et belles. Si on ne montre pas le vrai tout le reste ce ne sont que de belles paroles. Un corps de post-partum ne doit pas se sentir « honteux » ou se cacher, au contraire il doit être honoré et célébré. Et surtout pas modifié…
L’allaitement, c’est beau. C’est profondément animal. C’est la nature même. Les seins, le ventre, les hanches, la cellulites, les cicatrices, la césarienne et les vergetures sont incroyablement artistiques ! C’est de l’Art. C’est le vrai corps. Je les trouve sincèrement toutes incroyablement belles.
Certaines femmes ont découvert des photos de leur propre mère grâce à ton projet : quel effet cela fait-il de rouvrir des lignées entières et de recréer du lien par l’image ?
Ça montre à quel point la photo est ce « qu’il reste ». C’est une page d’histoire. De notre propre histoire. L’image est réelle. On peut y lire des émotions. Ça veut dire « regarde, j’étais là« .
Tu travailles beaucoup avec la golden hour, quel rapport entretiens-tu avec cette lumière si particulière ?
Elle est tellement dorée et douce à la fois.
C’est comme du miel.
Elle est juste parfaite, juste bien dosée.
Je trouve qu’elle est poétique à elle toute seule.
Je la cherche. Je l’attends avec les mamans. On la scrute minute par minute pour voir où elle se dépose. C’est un jeu avec la lumière.
Après ces cinq années d’échanges et de prises de vue, quelle est la leçon la plus bouleversante qu’une de ces mères t’ait transmise ?
En vérité, c’est justement toutes ces mères qui m’ont transmis une seule et même leçon, c’est la résilience. On passe toutes par des chemins de vie différents et pourtant nos émotions, nos ressentis sont les mêmes, à des degrés différents mais dans le fond on vit les mêmes choses. On puise en nous, on se remet en question, on cherche, on soigne, on avance, on pleure, on rit, on est fières et puis on aime. Par dessus tout.
Que dis-tu à une femme qui ne se trouve pas belle dans son nouveau corps de mère pour la convaincre de passer sous ton objectif ?
Elles me le disent quasiment toutes. Alors déjà je leur dis toujours que soit elles sont train de créer un humain, soit elles viennent de mettre un humain au monde, et qu’elles doivent être douces et pas trop dur avec elles-mêmes. Et puis, qu’un corps qui porte ou a porté la vie est d’office le plus beau.
Je spécifie d’ailleurs souvent que je ne retouche pas les corps. Et j’y tiens.
Si ce livre était un message adressé à tes propres enfants, que souhaiterais-tu qu’ils y lisent entre les lignes ?
Ce que je souhaiterais qu’ils lisent entre les lignes, c’est que c’est en devenant leur mère que je me suis découverte – même reconnue. Ils ont été ma propre renaissance. C’est en les aimant que je me suis aimée. Que j’ai eu confiance en moi. Malgré la tonne de doutes. Que je les aime d’un amour tellement grand qu’on ne peut le mesurer.
Et je souhaite que mes casseroles de l’enfance soient juste étincelantes et remplies de bons spaghettis à la sauce tomate et au parmesan râpé qui dégoulinent. Je voudrais juste leur transmettre les bonnes recettes et de quoi rattraper une sauce ratée.
Un corps de post-partum ne doit pas se sentir « honteux » ou se cacher, au contraire il doit être honoré et célébré.