- Billets d'humeur
- Societe
La culpabilité, une notion essentiellement féminine ?
Entre charge mentale, maternité et besoin de souffler… pourquoi les femmes s’en veulent encore d’exister pour elles-mêmes.
Vous avez l’impression de ne jamais en faire suffisamment ? Vous culpabilisez dès que vous prenez du temps pour vous ? Ne partez pas, vous êtes au bon endroit. On parle beaucoup de charge mentale, et c’est une bonne chose. Mais qu’en est-il de la culpabilité ? Cette petite voix intérieure qui chuchote qu’on aurait pu mieux faire, qu’on aurait dû être ailleurs. Est-ce une émotion universelle… ou un poids plus lourd à porter pour les femmes ? Je me suis posé la question en réfléchissant à ma propre condition, à mes réflexes, à l’impact de la société. Et, je l’avoue, en scrollant (beaucoup trop) sur les réseaux sociaux – un exercice qui, ironie du sort, peut lui-même devenir une source de culpabilité pour moi. Plusieurs travaux scientifiques démontrent que les femmes déclarent davantage de culpabilité que les hommes. L’étude “Gender differences in self-conscious emotional experience” par exemple, montre un écart statistique léger, mais réel : les femmes ressentent plus souvent de la culpabilité. Ce n’est pas une loi immuable, mais une tendance culturelle : on apprend aux femmes à se soucier, à plaire, à prendre en charge… Pas étonnant donc que la culpabilité ne soit jamais bien loin…
La culpabilité maternelle, un cas d’école
S’il y a bien un endroit où la culpabilité explose, c’est la maternité. Les études sur les nouvelles mères montrent que les pensées négatives comme “je ne suis pas assez présente” ou “je ne fais pas ce qu’il faut”, sont fréquentes, et parfois liées à une forme de détresse psychologique. Dans son ouvrage Résister à la culpabilisation (2024, éditions Zones), Mona Chollet rappelle que les mères sont socialement positionnées comme premières responsables du bien-être des enfants. Une injonction qui nourrit une culpabilisation permanente. Cette pression est à la fois historique (héritage religieux, notamment lié à la culture du sacrifice) et sociétale (culte de la performance parentale). Concrètement, cela se traduit par des dilemmes quotidiens : prendre du temps pour soi et se sentir coupable de “voler” du temps aux enfants, accepter un poste plus prenant et culpabiliser d’être moins disponible, déléguer, puis se dire qu’on “n’en fait pas assez”. Et je crois que tout commence en réalité dès l’enfance, notamment via une éducation genrée (inconsciente ou non). J’en ai eu une preuve frappante le jour où mon fils est arrivé à la crèche. À peine la porte franchie, les petites filles présentes sont venues lui apporter sa tétine et son doudou. Non seulement elles avaient identifié les objets, mais elles avaient aussi anticipé un besoin. Cette scène anodine m’a marquée : les filles sont socialisées très tôt à prendre soin, quand les garçons sont encouragés à se débrouiller, quitte à s’imposer. Et si cette répartition invisible nourrissait ensuite la culpabilité féminine, ce sentiment d’être toujours “en dette” vis-à-vis des autres ?
Le grand tabou du temps pour soi
Qu’on soit mère ou pas, la plus grande source de culpabilité vient souvent du temps. Le temps qu’on s’accorde, celui qu’on consacre aux autres. Celui qu’on “devrait” dédier au travail. Dans notre société capitaliste, le temps productif est valorisé, l’oisiveté condamnée. Alors vouloir ralentir, souffler, exister pour soi devient presque un acte de résistance. Et pourtant, les bénéfices sont immenses : prendre du temps pour soi, c’est souvent ce qui nous rend meilleure mère, meilleure amie, meilleure professionnelle… Parce qu’on se reconnecte à soi. J’aime la notion de “faire de la place”, et quand j’en parle je pense souvent à Josepha Raphard, une femme que j’apprécie beaucoup et que de nombreuses femmes suivent sur les réseaux. D’abord connue pour ses posts sur la maternité, elle s’est récemment réappropriée son corps, son temps, sa puissance. Et elle parle de la culpabilité avec justesse : “J’ai beaucoup culpabilisé. Ça m’arrive encore. Mais je ne laisse plus la culpabilité gagner. Elle ne nous appartient pas. Car on a tellement peur en permanence de faire quelque chose de mal et d’irréversible avec nos enfants que c’est difficile de savoir lorsque la culpabilité nous signale quelque chose d’important ou lorsque c’est juste notre peur de mal faire”. Ce qu’elle dit est essentiel : la culpabilité ne disparaît jamais totalement, mais on peut refuser de la laisser diriger nos choix. Car au fond, je crois que la culpabilité maternelle, c’est avant tout beaucoup d’amour pour ses enfants. La peur de mal faire, de manquer quelque chose, de ne pas être à la hauteur. Mais s’accorder du temps, se choisir un peu, ce n’est pas trahir cet amour, c’est le nourrir autrement. On ne loupe rien en se choisissant un peu, j’en suis persuadée. Et si aimer nos enfants, nos proches, passait aussi par apprendre à s’aimer sans s’excuser ? J’espère qu’un jour, les femmes arrêteront de culpabiliser de faire ou de ne pas faire. Et même d’exister.
visuel à la une : Photo de Tuva Mathilde Løland sur Unsplash