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En aparté : Le syndrome du « C’était mieux avant » (avant même que ce soit fini)
C’est fascinant (et un peu agaçant, on va se le dire) cette tendance des réseaux sociaux à transformer notre quotidien en une sorte de bande-annonce de film mélancolique avant même que le film soit fini. C’est ce qu’on appelle la « nostalgie préventive », et franchement, ça ne fait pas forcément du bien à notre santé mentale.
On connaît toutes ces vidéos. Une lumière dorée, une musique qui tire les larmes, l’image d’une mère endormie avec ses kids et une légende du type : « Un jour, tu te réveilleras et la maison sera silencieuse. Tu donnerais tout pour revenir à ce matin de chaos à 6h du mat’. » Le message est clair : vous vivez actuellement le sommet de votre vie, et après ? C’est la descente. C’est l’injonction dans toute sa splendeur : transforme chaque câlin en archive historique sous peine de passer à côté de ton existence.
L’arnaque des « plus belles années »
On nous a déjà fait le coup à 20 ans : « Profite, c’est tes plus belles années, après tu auras les impôts et les genoux qui grincent. » Spoiler : pour beaucoup d’entre nous, la trentaine ou la quarantaine est bien plus savoureuse. On est plus ancrés, plus alignés, et franchement, personne n’a envie de revivre les doutes existentiels de ses 20 ans juste pour le plaisir de ne pas avoir de factures.
Alors bien sûr, ne nous méprenons pas : la petite enfance est une parenthèse enchantée. C’est si mignon, c’est vrai. Chaque jour est une découverte, un nouveau mot, une nouvelle expression qui nous fait fondre. C’est une proximité physique et une candeur absolument uniques. Mais pourquoi vouloir nous faire croire que le bonheur culmine entre les couches et les crises de décharge de 18h ? Cette pression du moment présent est, je trouve, difficile à vivre. Elle nous oblige à regarder nos enfants non pas comme des êtres en devenir, mais comme ceux qu’ils ont été et qu’ils ne seront plus.
Et pour l’enfant, quel message ?
Au-delà de notre propre pression de parents en tant que tels, on oublie aussi l’impact de ce discours sur les principaux intéressés : nos enfants. Grandir avec des parents bloqués dans le rétroviseur, qui répètent en boucle « Tu étais tellement mignon quand tu étais bébé » ou « Qu’est-ce que je regrette cette époque », n’aide personne à avancer. A titre d’exemple, quand je tombe sur mes souvenirs Google Photos en présence de mes fils et qu’il s’agit de photos d’eux tout petits, aussitôt ils me disent vouloir « encore être un bébé« .
Pour se construire, il doit savoir que nous aimons la personne qu’il devient, et pas seulement le bébé qu’il a été. Lui imposer notre nostalgie, c’est lui faire porter le poids d’une version de lui-même qui n’existe plus, au détriment de celle qu’il est en train de bâtir.
Demain sera (aussi) une fête
La vérité, c’est qu’il n’y a aucune raison de penser que la joie va s’évaporer avec la première dent de lait qui tombe. À 5 ans, on rit de leur spontanéité. À 15 ans, on découvrira leur monde, leurs opinions, leur humour qui s’affine. À 25 ans, on verra les adultes qu’ils deviennent, et on aura des conversations qu’on ne peut même pas imaginer aujourd’hui. J’ose espérer que chaque étape de la vie apporte ses propres couleurs. On ne remplace pas une joie par un vide, on remplace une forme de bonheur par une autre, souvent plus profonde, plus riche de tout ce qu’on a construit ensemble.
Alors, la prochaine fois qu’un Réel vous explique que vous allez pleurer à 60 ans en repensant à vos céréales renversées de ce matin : scrollez.
On a le droit d’aimer nos enfants passionnément aujourd’hui sans pour autant sacraliser cette période comme étant l’unique sommet de notre vie. La vie ne s’arrête pas quand les enfants font leurs lacets tout seuls. Elle continue, elle s’exprime différemment, et c’est tant mieux. Je n’ai pas de nostalgie de mes 20 ans, et j’ai bien l’intention de ne pas passer mes 40 ans à pleurer mes 30 ans. La vie est une suite de chapitres, pas un seul paragraphe qu’on relit en boucle avec un mouchoir.
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