Vis ma vie de belle mère

Décryptage

Elle est à table avec les petits. Elle part en vacances avec eux. Elle ne dort pas loin. Et pourtant, ce n’est pas la maman. Arrivée dans l’histoire, un beau jour, après la séparation des parents, la belle-mère doit faire sa place comme elle peut, tiraillée par un tas de questions : est-ce à elle d’élever ces enfants ? Doit-elle les aimer ? Et doit-elle attendre, en retour, qu’ils l’aiment ? Éléments de réponse, sur le terrain.

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Un été, une dizaine d’années en arrière, Sandrine, 29 ans, partait pour la première fois en vacances avec son copain et son fils de 3 ans. Dans la voiture, à l’arrière avec le petit,“parce qu’il était malade et qu’il fallait lui parler pendant tout le trajet.” Elle n’a pas oublié : “Après quelques minutes, il m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit ‘t’es moche !’ Ce à quoi j’ai répondu ‘oui, mais je suis moins moche que toi !‘“ Belle entrée en matière. Chacun gère les premiers contacts comme il le peut.

Jeremy, la quarantaine, a tenté de faire les choses naturellement : “Au moment de présenter Anne à mes garçons de 3 et 6 ans, à l’époque, je comptais la faire passer pour une amie. Et à la gare, j’ai dit spontanément : ‘Voilà c’est ma copine !’ Ils n’ont rien dit de spécial. Arrivés dans notre maison de campagne, l’aîné a tout de suite pris sa main pour lui faire visiter la propriété.” Et ça fait 6 ans que cela dure.

Amandine, 40 ans, s’est jetée la tête la première dans l’histoire d’amour avec son homme, veuf avec 2 enfants. Aussi dans une gare : “J’arrivais à la gare de Biarritz, et ils étaient tous les deux cachés derrière leur père, à attendre de voir la tête de la nouvelle. Il me semble que mon mec avait dit les choses assez simplement.” Depuis, ils sont mariés et ont un troisième enfant, âgé de 7 ans.

 Le temps de la séduction 

Au début, chacun essaie de séduire l’autre, le beau-père (ou la belle-mère) veut se mettre l’enfant dans la poche, et inversement. Une certaine insouciance règne, comme l’explique Agnès de Viaris, sychologue, dans son livre Famille recomposée : guide de premiers secours pour une vie harmonieuse. Puis, vient le temps de la vie en famille ou, plutôt, en communauté. Et là, les ennuis peuvent commencer, les relations s’inscrivant dans le quotidien. “Avant de rencontrer mon beau-!ls, je fantasmais une relation idyllique, j’avais l’ambition de réinventer le rôle de la belle-mère. Et, j’ai déchanté. Car oui, ce n’est pas simple”, constate Sandrine. Cécile, depuis divorcée de son mari, papa d’une précédente union d’une fille de 12 ans, se souvient qu’elle était pleine de bonne volonté au début, mais qu’elle s’est vite “sentie dépassée par cette enfant… Je suis quelqu’un de très sensible aussi. J’étais jeune, sans expérience, c’était il y a une dizaine d’années, ce n’était pas évident." 

Même son de cloche chez Amandine : “Très vite, quand tu rencontres un homme qui a deux enfants, tu te dis, ‘j’y vais ou j’y vais
pas ?’ J’y suis allée ! Et, tu te lances dans l’aventure sans imaginer dans quoi tu t’embarques. Un an et demi après notre rencontre, ses enfants qui habitaient en province venaient habiter avec nous, à Paris. Je suis passée du statut de célibataire, à celui d’amoureuse en couple, puis à mariée 2 enfants. Les premières courses m’ont pas mal déboussolée ! Il a fallu quelques ajustements.” Avec un mari qui bossait beaucoup et des enfants n’ayant plus de maman, elle a pris les choses en main à la maison et à l’école : “D’un coup, tu te retrouves maman avec tout ce que ça implique. Et là, mon mec m’a beaucoup laissée gérer. Et je me souviens en avoir eu un peu marre quelques années plus tard. Du coup, je lui ai un peu laissé les clés de l’autorité.”

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 L'éducation en partage

 L'éducation est le sujet épineux dans ces famille "nouvelle génération”. D’un côté, les parents ne veulent pas qu’une tierce personne intervienne dans l’éducation de leurs enfants, la culpabilité rôde et les laisse plutôt à la cool, malgré un besoin de limites toujours existant. Et, de l’autre, un beau-père (ou bellemère)a, la plupart du temps, du recul vis-à-vis de la situation et se retrouve à ne rien pouvoir dire à un enfant qui n’est pas le sien, mais avec qui il cohabite. Jeremy a tout de suite tranché avec sa concubine Anne. “J’étais vachement attentif à ce qu’elle n’ait pas de rôle éducatif, je ne voulais pas que cela interfère avec notre histoire. J’ai des enfants, j’ai un passé… Et je voulais préserver mon couple.” Du fait de la vie commune, les choses ont passablement évolué puisqu’Anne gère souvent les devoirs et fait en sorte qu’à la maison tout roule. Mais aucune contrainte matérielle concernant les enfants ne pèse sur elle. Ils vivent avec leur père un week-end sur deux et tous les jeudis. Ce jour-là, Anne mène sa vie et si elle décide de rentrer dîner à la maison,c’est avec plaisir. Pour Sandrine, c’était moins évident. Les relations avec son beau-fils pré-ado sont parfois compliquées.Les premières années, à chaque fois que le petit arrivait, elle quittait l’appartement. “Je me sentais toujours un peu de trop, me disais qu’il devait me détester, qu’il préférait souvent être seul avec son père. Je m’éclipsais alors, pour leur laisser du temps. Ça m’arrangeait, à l’époque, parce que je voulais voir mes copines, m’aérer et que je me sentais mal dans ce rôle-là.” Ils habitaient à trois, sans que l’enfant ne le sache. “Le jour où nous lui avons dit, il a eu l’impression que je venais m’installer chez lui.”

 Mais est-ce qu’une cohabitation réussie ne passe pas par le “fait d’être soudés, d’avoir le même discours avec le parent et d’avoir des règles, même pour 3 jours par semaine ?” La notion de règles revient régulièrement dans les familles recomposées. Le parent ne veut pas compliquer la vie de son enfant, et fait en sorte que le temps soit très qualitatif, alors que la vie continue avec le quotidien et ses contraintes latentes. Ce que pas mal de belles-mères s’efforcent de faire respecter. “Il trouvait que parfois j’étais un peu trop emmerdante. Et je l’étais parce qu’il fallait que je gère tout. Il voulait être le papa hyper cool, mais il s’est vite rendu compte que ça marchait pas”, rajoute Amandine. Idem pour Anne qui pense que son copain peut être un peu trop laxiste. “Quand elle a des choses à me reprocher, on en discute, elle me donne son point de vue. Je ne me vexe pas”, reconnaît Jeremy.

 3, 6 ou 9 à table

 Du côté d’Anne-Claire, les choses ont mis du temps à se mettre en place “parce qu’on était un couple récent, on apprenait à se connaître dans cette configuration, et on a été confrontés assez rapidement à des problématiques de parents… Il avait des réactions avec son fils que je ne cautionnais pas forcément. Pendant longtemps, je n’ai rien dit parce je ne savais pas si j’avais à dire quelque chose ou pas. On en a beaucoup parlé, c’est comme ça qu’on a réussi à se caler sur mon rôle de belle-mère.” En Auvergne, Hélène et son mari ont recomposé une famille avec 7 enfants : trois chacun et le dernier ensemble. Selon les semaines, ils pouvaient se retrouver à table à 3, 6 ou 9 dans une “maison immense, [pour] que chacun ait sa place. En tout cas, mon implication était complète dans l’éducation de ses enfants. J’aurais difficilement envisagé de mener une éducation à deux vitesses.” Maintenant que les enfants sont grands, elle nous livre son secret : “Du temps, de l’énergie, de la rigueur et beaucoup d’amour !” D’ailleurs, dans son livre, Agnès de Viaris distille l’idée qu’une famille recomposée est plus exigeante qu’une autre. De part les différentes personnalités et histoires qui la composent, elle force à la tolérance et à la communication, et annihile les idéaux assez rapidement.

 Une famille ou une communauté ?

 “Cette place de belle-mère n’existe pas dans la société, elle dépend beaucoup des codes que chacun a en tête. Du coup, si on n’en parle pas, on ne peut pas savoir ce à quoi pense le conjoint. Et pour mon homme, finalement, je me suis rendue compte que j’avais un rôle très important, que j’étais la femme de son foyer, avec des trucs à gérer, donc c’était évident que je m’investisse.” Anne-Claire a raison quand elle parle de cette place ingrate, de ce statut un peu bancal dans la société. D’ailleurs, la loi parle d’elle-même puisqu’elle ne dit rien sur le sujet… Un projet était à l’étude pour avril 2014, sous l’impulsion de Dominique Bertinotti, la ministre déléguée à la Famille, mais il a été repoussé à 2015. Au mieux.

Sur le sujet, nos amis européens sont beaucoup plus avancés. En Grande-Bretagne, le beau-père (ou la belle-mère) peut partager l’autorité parentale avec les parents, en en faisant la demande au tribunal. Et les Suisses le(la) considèrent comme un auxiliaire du parent, c’est-à-dire que le code civil l’oblige à “assister son conjoint de façon appropriée dans l’exercice de l’autorité parentale.”

Malgré le vide juridique, il n’en reste pas moins de l’affection et de l’amour. “Même si j’ai souvent senti mon beau-fils hostile, j’éprouve aussi de plus en plus de plaisir à partager des choses avec lui, qui nous appartiennent, comme le bisou du coucher, les soirées burger-télé quand il arrive à la maison, et les parties de Uno endiablées où je mets un point d’honneur à gagner !”, raconte Sandrine. Se mettre en couple avec un adulte qui a déjà un enfant,cela signifie faire des concessions, ce n’est pas toujours simple pour tout le monde, les choses mettent du temps à se mettre en place, si on écoute Anne-Claire. “Je ressens que c’est ma famille et que j’ai envie de rester avec eux, même si on me propose de sortir. Je suis une belle-mère quoi ! Même pour l’enfant, je ne suis pas un électron libre, c’est important pour sa stabilité, on est une famille unie. Je ne suis pas sans enfant, je suis avec un beau-fils, donc je l’intègre !”

Et en cas de séparation du couple, les choses peuvent encore se compliquer. Cécile n’a vu sa belle-fille que deux fois depuis le divorce l’an dernier : “Ça me semble très bizarre, de l’abandonner. Je suis adulte, donc je peux gérer ce genre de choses, mais je me suis beaucoup inquiétée des conséquences pour ma belle-fille. Elle m’a beaucoup manquée à certains moments. Je ferai toujours la démarche de lui envoyer des cadeaux pour son anniversaire et à Noël. Mais je ne m’attendrai pas à ce qu’elle m’appelle. Je serai toujours là pour elle, mais je comprends qu’elle ne fasse pas la démarche parce que ce serait un dilemme.”

 texte Julie Falcoz
Erratum sur la version print : les illustrations de cet article ont été réalisées par Sabrine Arnault
Article paru dans le Doolittle n°18

 

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