Un monde meilleur… sans enfant ?

Analyse

Et si demain, nous nous réveillions dans un monde sans progéniture et que nous vivions dans une société où les adultes n’auraient à se soucier que d’eux-mêmes et de leurs aînés ? L’idée peut sembler saugrenue, mais de petits indices laissent entrevoir ce qu’il pourrait advenir de l’humanité si elle était débarrassée de son horizon en culotte courte. 

sans enfant

La Bible l’enseigne depuis toujours et le Coran partage la même obsession. Difficile de dénicher une culture ou une religion qui ne soit pas hantée par l’obligation de procréer. “Et Dieu les bénit, et leur dit : croissez, et multipliez, et remplissez la Terre”, est-il énoncé quelque part dans la Genèse. De rares esprits ont osé se lever devant l’adoration de l’enfant, à la fois nécessité naturelle et obligation patrimoniale. Parmi eux, le plus célèbre, Thomas Malthus, un prêtre anglican mort en 1834, qui contemplait avec angoisse l’avènement de la révolution industrielle : “Je pense pouvoir poser franchement deux postulats : premièrement, que la nourriture est nécessaire à l’existence de l’homme ; deuxièmement, que la passion réciproque entre les sexes est une nécessité et restera à peu près ce qu’elle est à présent. Je dis que le pouvoir multiplicateur de la population est infiniment plus grand que le pouvoir de la terre de produire la subsistance de l’homme.” Cela dit, pour ce conservateur dans l’âme, qui prônait chasteté et mariage tardif comme contraceptif, le principal problème résidait d’abord dans l’essor des masses laborieuses. La démographie galopante portait à l’époque une misère grandissante qui risquait de déstabiliser l’ordre social. Aussi envisageait-il plutôt un futur où la reproduction deviendrait un privilège, comme tant d’autres, des riches et des puissants. 

Un nouveau totalitarisme ?

Une paire de siècles plus tard, la science-fiction, sur le mode dystopique, a longtemps repris le flambeau du discours anti-nataliste, avec un arrière-plan apocalyptique. Le succès de la série La servante écarlate, décrivant entre autres une population frappée de stérilité, l’illustre à merveille. Un univers où l’enfant s’apparente à une denrée rare et, à ce titre, devient source d’oppression et d’exploitation. En 1972, le film ZPG (traduit en français par Population zéro), mis en scène par Michael Campus, avec Géraldine Chaplin au casting, avait pourtant déjà poussé cette crainte à son paroxysme, s’appuyant sur le scénario d’un avenir tout de blanc immaculé, dans lequel les kids étaient remplacés par des robots programmés pour combler le vide affectif laissé à des parents potentiels amputés de la sorte de leur raison d’être. Ici, la rébellion ultime contre ce nouveau totalitarisme demeurait bien de répondre aux exigences de dame nature en assurant la continuité de l’espèce. Dans THX 1138, George Lucas en faisait pour sa part l’inévitable conséquence de la déshumanisation des individus prisonniers d’une société apathique, transformée en ruche, sans passé ni futur. Toutes ces représentations cauchemardesques trouvèrent finalement leur chef-d’œuvre dans Les fils de l’homme d’Alfonso Cuarón en 2006. Dans ce long métrage, tout se désagrège et s’effondre, et faute de pouvoir enfanter, l’humanité perd tous ses repères les plus élémentaires. Le salut vient d’une jeune réfugiée miraculeusement enceinte d’un messie qui pourra, légère note d’espoir, peut-être sauver le monde. Pourtant, loin de se limiter à une vision pessimiste d’une Europe en bout de course et privée de descendance, le véritable message de cette fable résidait, comme l’expliquait alors le réalisateur, dans le fait que “le futur n’est pas quelque part devant nous, nous vivons présentement le futur”. Loin de se manifester sous la forme d’une catastrophe, d’un effondrement de notre civilisation, ce “futur sans avenir” risque surtout d’être le fruit, essentiellement en Occident, d’un doux égoïsme, d’une tranquille abstinence et d’un refus poli de continuer à détruire la planète. La prise de conscience écologique supposant de ce point de vue une forme consentante de stérilisation.

Le stress de la fin des temps

Concrètement, aujourd’hui, une femme sur sept et un homme sur cinq n’a pas encore pouponné à 45 ans en France. Un rapport de l’INED publié en 2011 affirme de la sorte que la montée en puissance de l’individualisme conduit un certain nombre de “privilégiés” à considérer la paternité ou la maternité comme une contrainte et un frein à l’épanouissement personnel. Maltus n’avait pas prévu cette ironie de l’histoire : les élites se privent du trésor qu’il leur réservait pour laisser le peuple s’emmerder avec les couches. “À mesure que les populations occidentales sont devenues plus riches et mieux instruites, leurs préoccupations se sont détachées des besoins strictement associés à la survie, la sécurité et la solidarité. Davantage d’importance a été donnée à la réalisation et la reconnaissance de soi, la liberté de pensée et d’action (recul de la religion), la démocratie au quotidien, l’intérêt du travail et les valeurs éducatives”, peut-on notamment lire dans cette étude. Le phénomène possède même ses porte-paroles. Du succès du livre No Kids de Corinne Maier à la fête des non-parents initiée par l’écrivain Théophile de Giraud qui veut féliciter tous ceux et celles qui ont évité de donner naissance à un “nouveau consommateur-pollueur” sur la planète, le stress de la fin des temps a cédé sa place à une forme d’utopie où l’humain peut s’épargner, du moins pour notre génération, d’avoir à songer à son héritage biologique. Pour résumer, loin d’être le résultat d’une stérilisation généralisée à cause de la pollution, un monde sans enfant serait selon lui surtout le fruit d’un choix égoïste au nom du bien-être et du bonheur. L’écrivain français Laurent Sagolovitsch donne tout son sens à ce néo-malthusianisme imprégné de bonne conscience : “Faut-il donc être assez cruel pour infliger à un être innocent tout ce par quoi nous sommes passés, toutes ces années où nous avons cru à la magnificence de l’existence, avant de s’apercevoir qu’elle n’était que source infinie de tracas, de chagrins, de déceptions, de rancœurs égoïstes, de désillusions, d’ennuis avec dans le fond de la gorge, ce goût amer de la défaite, du désespoir le plus absolu quand l’esprit découvre, stupéfait et un brin scandalisé, l’aveuglante solitude de toute destinée humaine – cette parenthèse qui s’ouvre pour mieux se refermer comme le claquement sec du cercueil sur le corps à jamais engourdi – funeste destinée, que rien, absolument rien, ne viendra jamais éclairer ou réchauffer.” Cette attitude ne doit pas être néanmoins confondue avec le radicalisme d’un Voluntary Human Extinction Movement, dont le leader, Les U. Knight, s’est imposé en toute cohérence une vasectomie, et qui croit dur comme fer que “quand chaque être humain aura choisi de cesser de procréer, la biosphère terrestre pourra enfin retrouver sa splendeur passée, et toutes les créatures survivantes seront libres de vivre, de mourir, d’évoluer, mais aussi, au bout du compte, de s’éteindre, comme c’est déjà arrivé tant de fois.” Sans enfants, les humains deviendraient donc des espèces de dinosaures qui tireraient leur révérence avec classe. Charlotte Debest, sociologue et autrice du Choix d’une vie sans enfant (éditions Presses universitaires de Rennes), essaye d’envisager les mutations sociales qui interviendraient concrètement bien avant une probable extinction : “Certaines choses structurantes de nos sociétés changeraient. Ne plus avoir d’enfant ferait disparaître un certain nombre de politiques publiques, comme l’éducation ou la politique familiale. Ensuite, le rapport au travail, au besoin de travailler, évoluerait : plus besoin de s’imposer l’obsession du CDI. Aujourd’hui, certaines femmes voire des hommes qui ne font pas d’enfant insistent sur cette liberté de choix professionnel, pour par exemple privilégier des CCD dans des métiers qui leur plaisent vraiment. Enfin, au niveau des revendications et des mouvements sociaux, souvent justifiés par le besoin de défendre ses acquis et les préserver pour ses enfants, les modalités d’action se transformeraient forcément.” Les vilaines langues diront que si on prenait la possibilité d’un monde sans gosse au sérieux, les gouvernements pourraient enfin se débarrasser de ces enseignants qu’ils ne savent plus gérer ni comprendre. Mauvaise blague, n’est-ce pas ? 

“Le Soleil et la Lune”

Ce qui ne relève pas de la plaisanterie douteuse, en revanche, ce sont ces quelques îlots qui sont en train de se créer ici ou là, ces courants de pensée qui prônent soit de sauver la planète ou de mieux profiter de son niveau de vie en se passant d’enfants. Des choix qui affecteraient durablement le fonctionnement de sociétés en grande partie dédiées à transmettre quelque chose aux suivants. Alors certes, pour les extrémistes du pragmatisme, cela résoudrait certainement la crise du logement dans les centres villes. Après tout, de nos jours, les deux tiers des primo-accédants à Paris sont déjà des couples ou des personnes sans gamin. Mais, plus largement, de vastes secteurs de l’économie s’en trouveraient bouleversés avec la disparition progressive aussi bien des toboggans dans les parcs que du métier de baby-sitter ou de maîtresse de maternelle pour se reconvertir dans des EHPAD. C’est triste, hein. Enfin, politiquement, comment imaginer des élections où des questions aussi cruciales que la carte scolaire ou la prime de rentrée ne seraient plus débattues en seconde partie de soirée sur la TNT ? Un monde sans enfant deviendrait dès lors le royaume du parent roi, l’inverse absolu de l’enfant roi, dont hérite aujourd’hui la Chine communiste après quatre décennies de strict contrôle des naissances. Pour mémoire, le grand empire rouge d’Asie avait considéré que la maîtrise de sa croissance démographique galopante était la condition sine qua non de ses rêves de grande puissance. Résultat, des générations de gosses qui se prennent, selon la belle parole de Confucius, à la fois pour “le Soleil et la Lune”. Du coup, il est devenu plus compliqué de leur enseigner les vertus du communisme... Autre question : qui s’occupera des seniors s’il n’y a plus d’enfant ? À moins qu’on fabrique des androïdes et des robots à la chaîne pour le faire ? Si ça se trouve, ça leur passera l’envie de conquérir le monde et de dominer l’humanité.

Texte de Nicolas Kssis Martov initialement paru dans le Doolittle HS n°7 "Le meilleur est avenir" mars 2020

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