Une grossesse qui fait mâle

Psy

Le futur papa n'arrête pas de manger, il grossit à vue d'œil et tout le monde se moque. Souvent, la couvade se résume à ça. Mais, parfois, elle va plus loin. Bazar hormonal, dérèglements physiques, troubles psychologiques, la couvade peut sérieusement perturber un homme pendant neuf mois. En Angleterre, récemment, un homme a même été arrêté par son médecin, pour une couvade trop intense. Alors, c’est quoi le problème ?

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Guido aime ses abdos. De belles tablettes de chocolat, entretenues grâce à des séances de sport et au regard attentif sur tout ce qui passe par son assiette. Mais, l'an dernier, pendant la grossesse de sa compagne Carole, ses beaux abdos ont pris un coup. La balance a fait un bond en avant de 6 kg. “Une vraie couvade !”, s'amuse Carole. Guido est loin d'être le seul dans ce cas. La couvade concernerait même entre 10 à 50 % des futurs pères dans les pays industrialisés, selon les zones géographiques. Alors, quel est ce mal mystérieux ? Que cache cette couvade qui fait tant rire ?

Utilisé en français – et dans toutes les langues – le terme, introduit en 1965 par deux psychiatres anglais, Trethovan et Colon, recouvre l'ensemble des symptômes, physiques ou psychologiques, manifestés par le père pendant la grossesse, l'accouchement voire le post-partum. Souvent, ces manifestations apparaissent dès le premier trimestre de la grossesse, se dissipent au deuxième, pour réapparaître plus intensément au troisième. L'incidence la plus fréquente de la couvade est, évidemment, la fameuse prise de poids. Père de deux filles de 6 mois et 5 ans, Amaury raconte la sienne : “La couvade, elle se glisse insidieusement dans ta vie. Sans t'en rendre compte, tu fais évoluer ton alimentation, plus grasse, et surtout, plus fréquente. Plusieurs repas par jour, la nuit même. La petite bouée arrive tout doucement. Au début, tu ne t'en rends pas compte, mais ça vient : plus 2, plus 3 kilos. Tranquille. Après, tu consommes plus de sucre, et c'est foutu quand tu en es là.” La prise de poids peut être très spectaculaire. Francis a pris 15 kilos, lorsque Julia était enceinte. “Je ne l’ai pas vu venir. En fait, je grossissais à vue d'œil, j'avais faim. Il m'est arrivé de manger des saucisses au milieu de la nuit !”, confesse le gourmand, qui a fini par tirer un livre de son expérience*.

Mais les kilos en trop peuvent n'être que la partie immergée de l'iceberg, l'éventail des manifestations physiques de la couvade étant très large : dégoûts alimentaires, nausées, vomissements, douleurs dentaires, hémorroïdes, brûlures d’estomac, maux de dos, constipation, œdèmes ou autres et, dans de rares cas, un important gonflement de l'abdomen. En somme, tout ce que peut expérimenter la femme enceinte. Au-delà des 15 kilos en plus, Francis n'avait pas été épargné. “J'avais des maux de ventre, de tête, des ganglions…”

Un arrêt de travail pour symptômes de couvade

Les manifestations psychologiques de la couvade peuvent aussi être multiples. On peut ainsi observer, chez les futurs papas, insomnies, anxiété, sautes d'humeur, dépression, crises de panique… Carole se souvient : “Guido était stressé, agressif, irritable… complètement à cran, en réalité. La grossesse a été un cyclone pour lui !” Francis se rappelle, quant à lui, d'“angoisses incroyables”. En septembre dernier, pour la première fois, un homme a même obtenu un arrêt de travail pour des symptômes de couvade. C'est en Angleterre que l'événement s'est déroulé. Les tabloïds, qui se sont régalés de l'affaire, rapportent qu'Harry Ashby souffrait de nausées importantes ou d'envies incontrôlées de nourriture et, plus surprenant, qu'il avait développé des seins. C'est exactement au même moment, et pour les mêmes raisons (les seins en moins), que Kate Middleton, enceinte, avait été délestée de ses obligations royales. Harry Ashby en avait donc profité pour déclarer au Sun : “Mes nausées matinales m'empêchent d'aller travailler. Je peux tout à fait imaginer ce que ressent la duchesse de Cambridge, obligée de manquer à ses obligations.”

Alors, qu'est-ce qui déclenche ce qui peut devenir une véritable tempête ? “Il y a deux phénomènes : une injonction psychique et un phénomène physique”, indique Roberte Laporal, auteur du livre La couvade ou le père bouleversé**. Du point de vue psychique, attendre un enfant est un moment bien particulier, pour la femme comme pour l'homme. “Pendant la grossesse, le phénomène est le même qu'au cours de l'adolescence : l'inconscient fait remonter beaucoup de choses, c'est une période de construction et de recherche d'identité pour les futurs parents. C'est un moment où l'on se demande quels parents on veut être, quels choix d'éducation on veut faire etc.”, précise-t-elle. Même diagnostic chez Julie Magnin, psychologue périnatale, qui confirme : “La couvade est la manifestation d'un profond remaniement psychique, car la grossesse bouleverse tout sur le plan corporel, générationnel et celui de l'identité, en général.” Francis raconte ainsi : “Lorsque Julia était enceinte, des angoisses renvoyant aux conditions de ma naissance sont remontées à la surface : le fait que je n'ai pas été une fille, comme espéré par ma mère, la place que je n'ai pas eue dans ma famille et quantité d'autres choses.”

Les raisons de la couvade sont également physiologiques. “En 1999, des chercheurs canadiens ont, pour la première fois, mesuré le bouleversement hormonal chez le papa, qui se fait en miroir de celui de la maman”, précise Roberte Laporal. Bilan : pendant la grossesse, le taux de testostérone – principale hormone sexuelle masculine – est en baisse chez l'homme, de même que le cortisol (hormone du stress), quand celui de la prolactine, qui favorise la régulation de la lactation, est en hausse à partir du 7e mois. “Un homme, qui se doit d'être viril et de peu manifester ses émotions, peut être en difficulté avec cette injonction hormonale”, commente Roberte Laporal. La couvade traduit-elle un dysfonctionnement ? Pas forcément. Pour l'auteur, “c'est un phénomène normal, on se prépare tout simplement à accueillir bébé”. Julie Magnin est moins catégorique : “Tout dépend de l'intensité du phénomène, et si cela se traduit par des passages à l'acte telles que consommation d'alcool en grande quantité, infidélités répétées, mises en danger diverses…”

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Dès 3 000 ans avant Jésus-Christ, la couvade…

Si la couvade est, aujourd'hui, observée dans les sociétés industrialisées, elle vient, en réalité, de très loin. Dès 3 000 ans avant Jésus-Christ, et ce, aux quatre coins du globe, la couvade était déjà observée. Lors de la grossesse, le futur père était ainsi exclu de la communauté des hommes et devait abandonner toutes formes de violence. Il devait également se féminiser. “À cette époque, le futur père portaient des boucles d'oreilles identiques à celles de sa femme et, plus particulièrement, une coiffe faite de plumes d'oiseaux”, observent ainsi des anthropologues***.
Après s'être allongé les jours précédant la naissance, le père imitait aussi les douleurs de l'accouchement. Et certaines traditions n'étaient pas tendres, comme celles des Huichols, descendants des Aztèques installés dans les montagnes, au Mexique. Dans cette tribu, lorsque la femme attendait son premier enfant, le père s'accroupissait sur le toit de la maison, ou dans les branches d'un arbre au-dessus d'elle, avec des cordes attachées au scrotum ou aux parties génitales. Lorsque la femme commençait à ressentir les douleurs de l'accouchement, elle tirait énergiquement sur la corde pour que le mari partage sa douleur. Même topo en Russie où, cette fois, c'est la sage femme qui se chargeait de la besogne. Après la naissance, un cérémonial avait lieu puis, dans beaucoup de traditions, l'homme restait au lit plusieurs jours avec le bébé. “Dans ces sociétés primitives, si vous n'étiez pas prêt à vivre les émotions de la grossesse et de la naissance, vous ne pouviez pas être un bon père, et donc un homme”, rapporte Roberte Laporal. “Avant, la couvade était culturelle, c'était un passage tout à fait normal. Aujourd'hui, c’est tabou. Aussi, l'homme passe par le corps pour s'exprimer”, constate de son côté Julie Magnin.

La place laissée à l'homme pendant la grossesse pourrait ne pas être totalement étrangère au phénomène de la couvade. Francis ne décolère pas sur le sujet : “C'est un désastre ! En France, il y a une absence totale d'accompagnement des pères vers leur nouveau rôle. Il doit se cantonner à préparer la chambre du bébé. Même chose lors de l'accouchement : on l'accueille dans la salle, mais on ne lui laisse aucune place ni aucun rôle. On lui met dans les mains un brumisateur et, des heures après, des ciseaux pour couper le cordon !” De fait, si le futur papa peut assister aux différents rendez-vous de suivi de la femme enceinte, notamment celui de bilan prévu au quatrième mois, rien ne lui est spécifiquement dédié. “Il n'y a pas de structure adaptée pour les hommes, et les groupes de paroles des maternités sont assez peu répandus, reprend Roberte Laporal. Pourtant, ce n'est pas parce qu'ils ne portent pas l'enfant, qu’ils n'ont pas besoin de parler. Au-delà de ces aspects pragmatiques, liés aussi à des questions financières, il y a un enjeu au niveau de leur virilité, il faut faire tomber les croyances !”

Est-ce à dire qu'on éviterait nombre de couvades, avec un accompagnement adéquat ? “La situation serait peut être différente, répond Roberte Laporal. La grossesse, qui bouleverse homme et femme, mérite un accompagnement.” À condition aussi que la femme laisse à l'homme un semblant de place. “La femme enceinte est très égocentrée. Parfois, dans un narcissisme absolu. La grossesse est une danse à deux, le père doit trouver sa place, mais encore faut-il qu'il ait l'espace pour la prendre.” Après la danse à deux, il faudra passer à celle à trois. Les ennuis ne font que commencer.

Texte Eléonore Théry
Illustrations Jules Le Barazer / Talkie Walkie
Article paru initialement dans le Doolittle n°23 "Trop mimi pour être sexy"

 *Enceint ! Journal d’un futur père, Francis Guthleben, Éditions Jean-Claude Gawsévitch, mars 2013
**La couvade ou le père bouleversé, Roberte Laporal, éditions Eres, sortie prévue le 3 septembre 2015
***Récits de Grove, David & Rhonda Burnaugh

 

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