Girl Power

Portraits

Contrairement à la plupart de leurs copines, elles n'ont pas choisi la danse ou le dessin. Pour s'amuser et se défouler, elles ont opté pour des sports considérés comme des sports de garçons. Football, rugby, hockey sur glace... Alors, ça fait quoi d'être seule au milieu des garçons ?

Madeleine, 8 ans, joueuse de rugby

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Le soleil a beau tenter une percée sur la pelouse du stade Pablo Neruda, la température peine à passer au-dessus du zéro. Dans le club-house du Red Star Olympique Rugby, rempli des nombreux trophées glanés par l'institution en presque 120 ans d'existence, Madeleine se fait prier pour rejoindre le terrain, sur lequel ses coéquipiers, uniquement des garçons, sont déjà à l’œuvre. Cachée derrière la frange blonde qui masque ses yeux bleus, la petite fille de huit ans est pourtant parfaitement équipée, pour faire face au froid qui s'est emparé de Saint-Ouen. Crampons Nike fluo aux pieds, protège-dents planqué dans les chaussettes et legging sous le short, Madeleine est parée au combat. Comme chaque mercredi après-midi depuis un an et demi, pendant deux heures, elle va plaquer des garçons, essayer de dompter un ballon qui rebondit aléatoirement, et surtout courir. “C'est ce que je préfère, quand je joue, avoue dans un sourire l'ailière, après avoir reniflé un bon coup. Je ne sais pas si je cours vite. Pas plus vite que ma sœur, en tout cas.” 

Le rugby, Madeleine l'a découvert grâce à Louis, son grand frère de 10 ans, et surtout son papa, qui est entraîneur. “J'aime bien les regarder jouer, explique la fillette. Je ne regarde pas le rugby à la télévision, j'aime pas. À la télé, il n’y a que des pauses tout le temps. Et puis c'est long. Et quand c'est le soir, je préfère me coucher. En vrai, on voit les joueurs, et c'est beaucoup mieux.” Du coup, Madeleine a laissé Colette, sa sœur jumelle, continuer le patinage artistique sans elle. Et a remplacé ses patins par des crampons, pour prendre une licence dans le mythique club du 9-3. “Le patinage, je n'aimais pas, parce qu'à chaque fois, je tombais. Au rugby, il y a de temps en temps des chocs, mais pas beaucoup, ça fait moins mal que le patin à glace”, lâche celle qui avoue préférer plaquer qu'être plaquée, après s'être “pris un coup sur la tête, une fois”. 

Le rugby étant mixte jusqu'à l'âge de quinze ans, Madeleine ne joue qu’avec des garçons. Et cela ne la dérange pas. De toutes manières, elle ne connaît aucune autre fille qui joue au rugby, depuis que Lisa “a arrêté parce qu'elle n’aimait pas trop ça”. Quand Madeleine prend un air grave pour expliquer que les garçons ne lui passent pas la balle, et qu'à leurs yeux, elle “ne joue presque pas”, argumentant qu'elle n'a marqué qu'un essai la saison passée, les réactions ne se font pas attendre. “N'importe quoi !”, pousse Hélène, sa maman, qui annonce fièrement que sa fille a été élue meilleure joueuse de Seine-Saint-Denis, lors du tournoi de la couscoussière de Drancy.

Du côté de la machine à café, Thierry, l'entraîneur des benjamins, assure que “lorsque Madeleine ne peut pas venir à l'entrainement ou au match du samedi, ses coéquipiers la réclament”. Mais celui qui rend l'hommage le plus vibrant à sa partenaire, c'est Djibi, le premier centre de l'équipe. Et surtout, un des seuls garçons de l'équipe que Madeleine considère comme son ami. “C'est une fille qui rigole, mais elle joue bien au rugby, expose le bambin, en se mouchant dans son maillot. Même Noam, qui joue depuis longtemps, l'autre jour, il n'a pas réussi à la plaquer. C'est une fille qui est plus originale que toutes les autres filles que je connais. Madeleine, elle ne fait pas de caprices. Nous, on n'a pas honte d'avoir une fille dans notre équipe. On joue pareil avec elle qu'avec les garçons, il n'y a aucune différence.” Après ces belles paroles, le garçon marque une pause, avant de conclure : “Je pense qu'on est copains. Quand je vois que Madeleine est à l'entraînement, je suis content.

Mellina, 11 ans, joueuse de hockey

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La patinoire de Boulogne-Billancourt a fermé ses portes depuis quelques minutes aux fans de tours de pistes et aux dragueurs de bord de rambarde. Comme tous les jours à partir de 18h, le frigo géant est réservé aux entraînements des différentes catégories d'âge des Tigres, l'équipe de hockey locale. Attablés à la terrasse de la cafét', qui offre une vue imprenable sur la glace, Roy et sa femme attendent l'arrivée sur la patinoire de l'équipe des moins de 13 ans. Celle dans laquelle évolue Mellina, leur fille de onze ans. La seule fille de l'équipe.

Pendant que ses parents touillent leur café, Mellina se prépare dans le vestiaire des arbitres, où elle a pris ses habitudes à l'écart des garçons. Pour s'équiper, il faut un bon quart d'heure à celle qui envoie des coups de crosse depuis maintenant une saison et demie. Après avoir recouvert son “quatre-pattes”, une combinaison en polyester, d'un T-shirt manches longues et d'un legging, elle se recouvre de jambières, de coudières, d'épaulières et d'un plastron, tout en prenant le soin de préciser qu'à son âge, “le hockey sur glace n'est pas (encore) un sport violent”. Mais mieux vaut prévenir. Vient ensuite le tour du porte-jarretelles, qui fait également partie de l'équipement masculin, du short et du maillot frappé du tigre. Son armure enfilée, la fillette peut enfin gravir du haut de ses patins les quelques marches qui la séparent de la glace, crosse à la main et casque customisé à son nom par son père sous le coude. 

Habituée des patinoires depuis toute petite, elle a pratiqué le patinage artistique dès l'âge de trois ans, Mellina a choisi de bifurquer vers le hockey il y a un an et demi. Lassée par l'individualisme et “le côté un peu fillette” de sa précédente discipline, la collégienne, qui mesure déjà plus d'1,60 m, décide de se mettre à chasser le palet “pour voir”. Aujourd'hui, elle n'est pas près d'arrêter. D'abord, il y a les voyages, qui lui ont permis de découvrir des coins aussi exotiques que l'Allemagne, la Suisse, Tours, Rouen, Chamonix ou Trenčín, en Slovaquie, à l'occasion de tournois ou de stages. Et puis, il y a l'aspect collectif, qui lui manquait tant lorsqu'elle se faisait noter par des juges. “J'adore faire partie d'une équipe soudée”, s'emballe la fan des Pingouins de Pittsburgh. Et peu importe si elle est la seule fille de l’équipe. Bien au contraire. “Avec les garçons, je progresse plus vite. Au début, c'est vrai qu'ils ne comprenaient pas qu'une fille veuille faire du hockey. Surtout que quand je suis arrivée, on m'a tout de suite mis dans le groupe le plus fort, parce que j'étais beaucoup plus technique qu'eux grâce au patinage artistique.”

De quoi attiser quelques jalousies, que Mellina a vite réglées à grands coups d'épaule. Il faut dire qu'avec son gabarit, elle ne craint pas grand-chose. “Il y a une partie des garçons qui ne veulent pas s'entraîner avec moi, parce qu'ils ont peur que je les pousse par terre, que je leur mette la honte. Bien sûr qu'il m'arrive de leur faire mal, souffle Mellina d'une voix douce. J'ai le droit, c'est le jeu. Et puis j'aime ce côté agressif.” Cela tombe bien, car selon Peter, l'entraîneur tchèque des Boulonnais, c'est sur ce point que Mellina doit progresser. Selon le colosse, son défenseur n'est “pas assez guerrière, elle ne fait pas assez peur à l'adversaire. Mais elle est très travailleuse, elle peut faire quelque chose de bien”. Comprendre : se hisser jusqu'en équipe de France, comme c'est aujourd'hui l'objectif de Mellina. Et arrêter de se changer dans le vestiaire des arbitres.

Rose, 9 ans et demi, joueuse de football

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Je jouerai au foot jusqu'à ce que ça ne me plaise plus !” Lorsque Rose évoque le football, c'est tout de suite en parlant de plaisir. L'esprit de compétition, très peu pour elle. Ce qu'elle aime dans le football, “c'est que tout le monde a la balle, tout le monde participe”.  

Si elle n'a commencé à jouer au football en club que cette année, intriguée par ses copains qui en parlaient souvent, Rose frotte son ballon sur le bitume parisien depuis déjà quelques années. Avec ses amis de l'école, elle avoue “s'amuser autant qu'en club, même si c'est quand même moins compétitif”. Et puis surtout, il y a quelques filles, ce qui n'est pas le cas lorsqu'elle enfile le maillot du RC Paris 10. Il y a bien Diane, mais elle est plus forte que Rose, car plus expérimentée. Mais bon, Rose assure qu'elle “l'aime bien quand même, même si elle n'est pas dans la même école”. Et puis, au RC Paris 10, il y a l'entraîneur. “Il est gentil, il nous entraîne bien, affirme Rose. Il nous parle, mais je me souviens plus de ce qu'il nous dit.” Rose s’entraîne une fois par semaine, le mercredi. Et le samedi, elle n'est pas toujours sélectionnée pour participer aux matchs. “Mais c'est pas grave, parce que j'ai aussi athlétisme”, rassure le défenseur gauche, en s'inquiétant que notre magnétophone enregistre bien sa voix fluette.

Au sujet du football, Rose aime répéter qu'elle ne sait pas si elle est forte, puisqu'elle ne joue que pour s'amuser. Ce qui ne l'empêche pas d'être consciente que l'écart de niveau avec les garçons de son équipe existe. “Mais ça me dérange pas”, dit-elle avec des yeux qui rigolent derrière ses lunettes. “Et puis je n’ai pas à rivaliser avec eux, puisqu'on joue ensemble.” La démonstration est imparable. “Et quand c'est l'adversaire qui court trop vite, j'y arrive pas, c'est tout.” Ce fatalisme, Rose le met de côté seulement lorsque arrive le match contre les rivaux de l'US Paris X. “Quand on joue contre eux, on a plus envie de gagner.” Mais après un court moment de réflexion, le pragmatisme reprend le dessus. “Si on ne les bat pas, c'est pas non plus très grave.” Sa soif de victoires, Rose la garde pour les tournois. “Parce qu'il faut partir dans d'autres villes, tout ça. C'est important.”

Quand Rose regarde du football à la télévision, c'est principalement pour supporter l'OM, papa marseillais oblige. “Ce que j'aime bien, quand je regarde un match, c'est qu'il n'y a pas à jouer. Tu t'amuses, mais tu ne te dépenses pas”, pose la petite fille avant de se lancer dans l'analyse du dernier OM-PSG. “J'ai bien aimé, je trouve que Marseille a bien joué. Enfin, en première mi-temps, parce qu'après, je suis allé dormir, il y avait école le lendemain.” Ne lui dites surtout pas qu'en deuxième mi-temps, Paris a fini par l'emporter.

Leïla, 10 ans, joueuse de football

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Pour accéder à la chambre de Leïla, il faut d'abord enjamber ses deux petits frères allongés sur le sol du salon, qui complètent leur album Panini en y collant les vignettes de footballeurs manquantes, tout en décortiquant la presse spécialisée. Vient ensuite un couloir, sur le mur duquel est accroché un portrait de David Beckham et, enfin, la chambre de la fillette qui vient de fêter ses dix ans. En guise de papier peint, ce sont des posters de Léo Messi, James Rodríguez et Vivianne Miedema, la joueuse hollandaise du Bayern Munich, qui trônent au-dessus de son lit. Chez Leïla, depuis tout petits, tous les enfants sont biberonnés au ballon rond, grâce à un papa journaliste sportif. “Toute petite, il m'apprenait déjà quelques gestes de football”, se souvient la petite fille, qui a “sérieusement commencé à jouer en CE2”, il y a un an et demi. 

En plus de taper dans un ballon presque tous les jours dans le parc en bas de chez elle, Leïla a donc franchi le pas en prenant sa licence dans un club, un vrai. Et a découvert que si, dans la rue, jouer avec des garçons ne pose pas trop de problèmes, c'est une tout autre histoire lorsque le cadre est un peu plus officiel. “L'année dernière, ils ne me passaient presque jamais la balle. Et quand ils me la passaient, c'était lorsque je ne regardais pas, qu'ils savaient que je n'étais pas prête, regrette Leïla. Ils ne comptaient pas sur moi, ils me demandaient toujours d'aller au goal.” Les choses ont un peu évolué cette saison, grâce à l'arrivée d'une seconde joueuse, mais la situation reste complexe. “Cela ne change pas grand-chose, si ce n'est que les garçons s'habituent peut-être à voir des filles jouer. Ils me demandent toujours d'aller au goal, mais un peu moins, parce que j'ai appris à me défendre, juste en leur disant que je n'ai pas envie.” Pourtant, Leïla en est certaine, il y a pires footballeurs qu'elle dans l'équipe. “Mais ils pensent que comme je suis une fille, ils sont forcément meilleurs. Parfois, je suis en très bonne position pour recevoir la balle, mais ils essaient de faire une passe à d'autres joueurs, qui ne font pas attention s’il y a un adversaire derrière eux, dans le style de David Luiz (un joueur du PSG). Les gens comme David Luiz, ils ne réfléchissent pas beaucoup, quand ils jouent.

Pour autant, Leïla refuse de tomber dans le piège facile qui consisterait à penser que les garçons de son âge manqueraient de maturité. “Les filles de mon école disent que les garçons ne sont pas très intelligents, mais je trouve que c'est une réflexion très sexiste. C'est pas vrai du tout, il y a aussi des filles qui sont bêtes”, pose Leïla en montrant la pétition contre le sexisme qu'elle a fait circuler dans son école. Soixante-douze signatures, pour expliquer aux filles qui lui font des réflexions à propos de sa passion pour le foot qu'elles se trompent. “En fait, je suis sûre que leur plus grand secret, c'est qu'elles aussi voudraient jouer. Mais elles sont trop stupides pour le dire. Et elles se croient trop fragiles, parce que c'est ce qu'on leur fait croire. À la place, elles font de la gymnastique ou de la danse.” Aujourd'hui, Leïla ne rêve pas de jouer dans une équipe féminine, mais dans une équipe parfaitement mixte. Un peu comme si Arjen Robben et Vivianne Miedema, ses deux idoles, évoluaient dans la même équipe. Et que le premier faisait des passes à la seconde. C'est vrai que ce serait chouette.

Texte Mathias Edwards et photos Juliette Becerra pour le Doolittle n°26

 

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  • dimanche 19 août 2018
    magasin de sport : "Rare sont les filles qui s'intéressent à un sport majoritairement masculin. l'histoire de chacun des 4 filles de l'article est vraiment touchante. elles sont à encourager surtout lorsque la passion du sport se libère à un âge aussi précoce, il y a de fortes chances d'avoir des talents cachés sous ces regards innocents."

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