Fille-garçon, même éducation

Entretien avec Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet

Le combat pour le féminisme et contre les inégalités de genre n’a jamais autant été au centre des débats qu’aujourd’hui. Pour être encore plus efficace, il devrait se mener dès le plus jeune âge. Dès lors, comment l’intégrer durablement dans l’éducation pour qu’en 2050, parents et enfants parlent d’une époque où les princesses étaient réservées aux filles et les voitures aux garçons comme d’une ère préhistorique ? Pihla Hintikka et Elisa Rigoulet, autrices de Fille-garçon, même éducation : guide pour une parentalité féministe de 0 à 3 ans (éditions Marabout), donnent leurs clés pour faire bouger les lignes en luttant contre les stéréotypes dès maintenant et pour les prochaines décennies.

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Doolittle : En début d’année, des chercheurs du CNRS et des universités d’Oslo, de Lausanne et de Neuchâtel ont publié une étude montrant que les enfants associeraient pouvoir et masculinité dès l’âge de quatre ans. Quand vous avez vu ça, comment avez-vous réagi ?

Pihla Hintikka : On n’a pas vraiment été surprises. C’est l’un des constats qui nous a poussées à faire le livre. On voulait faire un ouvrage qui traitait de ces sujets-là avant que les enfants atteignent un âge où les inégalités de genre se creusent vraiment. Moi, je suis finlandaise, et les questions de genre sont entrées dans les débats au sein des pays nordiques depuis beaucoup plus longtemps qu’en France. Ce qui est intéressant dans cette étude, c’est de voir qu’en Norvège, au Liban et en France, le résultat est le même : les rapports au genre sont universels. Même dans les pays où on parle du genre et où il y a un objectif d’égalité plus présent dans la société, les enfants font cette association pouvoir-masculin.

Elisa Rigoulet : C’est un bon moment pour rendre ces questions publiques. C’est un débat qui, en France, appartient encore à un milieu très intellectuel, très universitaire, etc. Cette étude, toute la presse en parle. Tout le monde a publié quelque chose sur le sujet et je trouve ça très bien qu’on puisse rendre publique l’idée que chez des enfants aussi petits, il y a déjà cette notion d’inégalité.

Pourquoi 2020 est le “bon moment” ?

E.R. : Parce qu’on n’a jamais autant parlé de féminisme, donc jamais autant de l’égalité entre les hommes et les femmes. On en parle dans toutes les sphères de la société : dans le travail, dans la vie domestique, partout... C’est un terrain social ultra propice pour aborder ces questions. C’est ce qu’on essaie de mettre en lumière avec le livre. On interroge les origines de ces inégalités et on essaie de comprendre à quel instant précis elles prennent forme. Il faut donc interroger l’éducation, la manière dont on élève nos filles et nos garçons pour essayer de comprendre d’où viennent les inégalités qu’on reproduit plus tard.

 Avez-vous eu des éducations plutôt “féminines” ?

P.H. : En tant que Finlandaise, j’ai l’impression d’avoir reçu une éducation où le genre n’était pas hyper présent. J’ai un frère et on a été éduqués de la même manière. Je n’ai pas senti qu’être une fille était quelque chose de différent d’être un garçon. En tout cas, pas à l’âge de quatre ans. Il faut savoir qu’en Finlande, le système est différent : avant l’école primaire, les enfants sont en crèche, il n’y a pas d’école maternelle. Je pense du coup que l’enfance dure plus longtemps dans les pays nordiques, donc forcément, ça joue dans l’éducation. J’ai toujours vu mes parents partager les tâches ménagères, mon père s’occupait beaucoup de nous, ils partageaient les congés... Pour moi, c’était normal de voir mes deux parents actifs au quotidien. Je n’ai jamais senti que le fait d’être une fille était pesant ou que j’étais moins valorisée que mon frère.

E.R. : Moi non plus. Je ne me suis jamais retrouvée enfant dans cette situation de faiblesse face au fait d’être une fille. En revanche, petite j’ai plutôt fait de la danse classique que des sports collectifs et ma mère s’est plus occupée de moi que mon père... Lui travaillait beaucoup, elle était beaucoup à la maison. J’ai grandi peut-être avec ce schéma “traditionnel” du père un peu plus absent, qui rentre tard, et de la mère beaucoup plus à la maison qui venait me chercher à l’école. Elle était prof, donc elle avait toutes les vacances scolaires, tous les mercredis, elle ne finissait pas tard le soir...

L’éducation genrée vient justement de ces schémas classiques. Comment faire pour les déconstruire concrètement ?

P. H. : Ça commence dès la grossesse. La déconstruction se passe dès la mise en place du projet de famille. C’est ce qu’on a expliqué dans notre premier livre, Le Guide féministe de la grossesse. Le sujet doit être évoqué tout de suite dans le couple. Il faut parler de la façon dont tu t’imagines en tant que parent, dont il faut partager les tâches... La grossesse est un peu un territoire intouchable, dont on ne parle pas beaucoup, parce qu’on se dit que c’est naturel, biologique, que c’est réservé à la femme. Ça crée déjà un écart dans le couple qui fait que, plus tard, quand le bébé arrive, avec cette idée préconçue de l’instinct maternel, la femme saurait comment s’en occuper, et le partenaire est mis de côté…

Il faut donc en finir avec l’idée de l’instinct maternel ?

E. R. : Il faut arrêter d’en parler parce que ça n’existe pas ! L’autre grande interrogation qu’on peut avoir, c’est sur les préférences de sexe pendant la grossesse. Beaucoup de personnes ont toujours une préférence, soit pour avoir une fille, soit pour avoir un garçon : pourquoi doit-on être dans l’attente d’une fille ou d’un garçon ? Pourquoi ne pas seulement être dans l’attente d’un enfant ? En choisissant, on a déjà des projections et donc des attentes sur ce que va être une fille et ce que va être un garçon.

 Vous avez interrogé des parents pour comprendre ?

E. R. : Oui, il y a tout un tas d’idées reçues sur le sujet. Beaucoup de femmes préfèrent avoir un garçon, car elles estiment qu’elles auront une relation plus fusionnelle avec lui qu’avec une fille. D’autres préfèrent avoir une fille, car elles imaginent qu’elles pourront projeter sur elle des choses de leur propre vécu, que c’est plus facile, car c’est un terrain connu. Pareil pour les hommes d’ailleurs qui se sentent parfois plus à l’aise avec l’idée d’avoir un garçon. Il est aussi commun que les parents soient rassurés à l’idée d’avoir un garçon, car ils imaginent que la vie sera plus facile pour lui. Tout ça est profondément humain, mais il faudrait parvenir à penser d’abord à l’individu. Être une fille ou un garçon c’est pareil, avoir une fille ou un garçon c’est pareil. Mais les choses sont tellement ancrées dans les esprits...

P. H. : … que c’est très difficile. On est tous des résultats d’une société patriarcale. On a tous été formatés par les attentes placées dans les garçons et dans les filles. Même pour nous qui étudions le sujet, ce n’est pas simple.

Vous avez visité des crèches non genrées ?

P.H. : Il existe des initiatives oui, mais il faudrait un suivi vraiment très régulier et sur un plus long terme pour voir les réels résultats. Aujourd’hui, les activités y sont mélangées, comme dans la majorité des crèches. Mais je vois l’exemple de mon premier enfant, qui est un garçon : avec son père, on avait décidé qu’aucune injonction genrée n’émanerait de nous. Un jour, il a décidé de se mettre du vernis brillant. Il faut savoir qu’à un certain âge, les enfants sont attirés par tout ce qui brille. Ce n’est pas genré, ça. Au moment où il s’est couché, son père m’a dit : “Tu sais, demain, il va aller à l’école... Les gens vont peut-être se moquer de lui...” Après avoir discuté, on a finalement décidé de le laisser faire et qu’on lui pose ensuite les questions. Il avait cinq ans. Le soir, il est rentré à la maison et nous a raconté que tout le monde lui avait dit que c’était un truc de filles. Il trouvait ça hyper injuste : “Pourquoi ce serait un truc réservé qu’aux filles ?” J’étais fière qu’il ait compris quelque chose. Il avait bien réfléchi, en parlant d’injustice plutôt que d’un potentiel sentiment de honte. C’est des réflexes qu’on voit souvent dans les crèches non genrées ou dans les sociétés sensibilisées à ces questions. En Suède, par exemple, il y a moins de stéréotypes autour du choix de la couleur des vêtements. Quand tu vas dans un parc, un garçon peut être habillé de la même manière qu’une fille et ce n’est pas important.

E. R. : En France, la société est construite de telle façon que tout soit genré. Les jouets, les activités, le langage, les vêtements... Tout ça est inégal. Pourquoi on aurait besoin de savoir visuellement, en regardant un bac à sable, où sont les garçons et où sont les filles ? Si on arrête de tout genrer, ce serait déjà un gros effort.

Vous avez l’impression que la société est prête pour ne plus tout genrer ?

P. H. : Si on reprend l’exemple du vernis, j’ai proposé à l’institutrice de mon fils d’en discuter avec les autres élèves. Ils ont l’habitude de discuter de ce genre de choses, car chaque semaine, ils font une heure de discussion philosophique autour d’un thème. Celui-ci me semble important, car les enfants en parlent sans arrêt. “Ah, ça c’est un truc de fille”, “ça, c’est un truc de garçon”... Ils catégorisent systématiquement et apprennent ainsi. Sauf que socialement, en catégorisant, on y associe souvent des stéréotypes. Ça construit des limites dans l’esprit de l’enfant. L’enjeu, c’est de travailler cette catégorisation et ça commence d’abord par les adultes, les parents, les enseignants, les enseignantes.

 Et de travailler certains réflexes comportementaux, non ?

P. H. : Oui parce certaines études ont également montré, par exemple, que les puéricultrices ont davantage tendance à répondre aux besoins des garçons. On voit aussi qu’on accepte davantage leur côté “sauvage”. En parallèle, il est énormément demandé aux petites filles d’exprimer leurs émotions, et ça rejoint l’étude dont on parlait au début. Pourquoi ? Parce que dès la crèche, on installe ces différences.

En quoi l’apparition massive du numérique a affecté les inégalités de genre ?

P. H. : Ça joue un grand rôle, comme les livres de jeunesse. On ne dit pas du tout qu’il faudrait lire des livres ou regarder des films où la question du genre n’existe pas. On invite plutôt les parents à avoir des lectures critiques et à discuter des histoires et des dessins animés avec les enfants tout en leur expliquant que ce qu’ils lisent ou regardent est souvent une norme, mais qu’ils ont aussi la liberté de sortir de cette norme. Avec le temps, il y aura de plus en plus de livres et de dessins animés où les filles ne seront plus dans un rôle passif, où les garçons ne seront plus systématiquement des super-héros...

E. R. : Aujourd’hui, la qualité de ce qui est proposé aux enfants est largement différente. On le voit notamment avec certains Pixar. Ce n’est pas pareil que les films Walt Disney des année 1980 ou 1990 qui sont ultra racistes et, souvent, ultra sexistes. Quand on voit aujourd’hui des films comme Là-haut ou Vice-versa, on se dit que les enfants ont de la chance, que les choses évoluent dans le bon sens. C’est moins genré, moins catégorisé.

Avez-vous revu des films de votre jeunesse ?

E. R. : Il n’y a pas longtemps, j’ai revu Pocahontas, qui est un grand combo : sexisme, racisme, colonialisme. La Petite Sirène, pareil, j’adorais ce film étant enfant... Mais c’est affreux. C’est quand même l’histoire d’une petite fille un peu innocente, “sauvée” par un prince qui la force à sacrifier la totalité de sa vie et qui doit se défaire de l’emprise d’un père trop présent et trop autoritaire.

P. H. : Aujourd’hui, le rôle de la fille est beaucoup plus discuté. On voit des filles courageuses, fortes, comme dans le dernier Toy Story, qui est très féministe. L’étape suivante, c’est de créer plus de représentations de garçons avec des attributs dits “féminins”. Ce n’est pas encore vu comme quelque chose de valorisant.

E. R. : Il y a en effet ce sentiment qu’il y aurait quelque chose à gagner, pour les filles, d’être plus masculines. Et qu’il y aurait quelque chose à perdre pour les garçons d’être plus féminins. Peut-être que ça changera un jour.

P. H. : Et ça peut changer, si dans les crèches, par exemple, on favorise l’expression des émotions chez les garçons. Ça va créer une nouvelle génération d’hommes qui va être beaucoup plus à l’aise, plus ouverte, qui voudra peut-être s’occuper des bébés d’une façon beaucoup plus active... Le changement est lent, mais il existe.

Cela passe aussi par un changement d’approche, non ? Par exemple, on dit souvent, à l’adolescence, à une fille qu’elle doit être sérieuse, sage, avoir des bonnes notes, alors qu’on laisse plus facilement le garçon sortir, vivre sa vie...

P. H. : C’est évident, et ça vient aussi d’un changement d’éducation des garçons. On ne peut pas toujours priver les filles en disant : “Tu ne peux pas boire, tu ne peux pas sortir, tu ne dois pas t’habiller de telle manière...” Tout ça parce qu’il faut les protéger des garçons. Ce n’est pas possible. Il faut apprendre aux garçons le respect des femmes en général. Le problème, c’est que les filles sont souvent éduquées pour se défendre.

E. R. : Ce n’est pas normal que, de base, on ait le sentiment qu’une fille est socialement plus en danger qu’un garçon. On le voit par exemple sur les affiches évoquant le sujet de la sexualité. On y dit souvent aux filles de se protéger, mais rarement aux garçons d’être plus respectueux. Aujourd’hui, il y a du progrès, le sujet est plus discuté, réfléchi, ça va dans le bon sens. 

Sentez-vous que les choses bougent du côté politique ?

P. H. : Ce qu’on attend, premièrement, c’est un changement du côté de la loi sur les congés post-naissance. Il faut rendre obligatoire le congé paternité. Actuellement, c’est onze jours facultatifs. Dans les pays nordiques, il faut savoir que les congés parentaux, c’est entre 75% et 100% du salaire, des congés répartis entre les parents, des congés plus importants... En Suède, c’est 6 mois pour le père, 6 pour la mère et 6 mois en plus pour l’un ou l’autre. Ils ont tout compris. Ça existe depuis une vingtaine d’années et on a constaté que ça avait diminué les inégalités dans la force de travail, car les hommes et les femmes sont placés dans la même position par rapport à leur carrière et à l’éducation de l’enfant. Le père a le droit et la responsabilité d’être présent à la suite de la naissance. Pour le moment, il y a encore un peu ce sentiment que lorsqu’on est un homme, demander un congé paternité plus important est presque “dévalorisant” ; ou qu’un père qui reste à la maison pour s’occuper de son enfant n’est pas encore hyper accepté socialement. Résultat, la pression est souvent sur la mère. En 2050, j’espère que les mères ne seront plus obligées de s’occuper de l’enfant et d’adapter leur carrière à cause d’une norme généralisée. Il faut un système égalitaire.

Vous êtes plutôt optimiste pour les trente prochaines années ?

P. H. : Oui. Quand on voit les adolescents d’aujourd’hui, on peut déjà se rendre compte qu’ils sont beaucoup plus sensibles aux questions de genre et de sexualités. Pour eux, les catégories sont plus fluides, les différences fille-garçon plus floues. Ils sont plus ouverts d’esprit. J’aimerais bien voir, si on met en place un programme national de sensibilisation sur le sujet, les conséquences sur le comportement des enfants. On va dans le bon sens. Les débats sur le genre vont arriver comme une avalanche dans notre société.

E. R. : Aussi, les parents d’aujourd’hui sont beaucoup plus intéressés par le sujet de l’égalité des genres que ceux de la génération précédente. On le voit autour de nous, on le voit dans l’offre culturelle, on le voit dans les livres qui sortent sur le sujet. Plus on en parle, entre parents et avec nos enfants, dans les institutions sociales et publiquement dans la presse, plus la question a des chances de s’ancrer comme un débat essentiel pour un futur plus égalitaire de nos enfants.

 texte Maxime Brigand pour Doolittle Hors-Série n°7 "Le meilleur est avenir" 

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