Rencontre avec Youna Marette & Adélaïde Charlier

Entretien - Ecologie

Pendant un an, Youna Marette, 18 ans, et Adélaïde Charlier, 19 ans, ont organisé des marches pour le climat, chaque jeudi à Bruxelles et dans plusieurs villes de Belgique. Grâce à leurs mouvements Génération Climat et Youth For Climate, des centaines de milliers de jeunes et moins jeunes ont fait le déplacement. Aux côtés de Greta Thunberg, ces leaders européennes de la protection de la planète continuent de se battre. Elles lancent ici un appel à la future génération d’activistes et prônent de nouvelles formes de lutte d’ici 2050.

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D.R @Youthforclimate

Plusieurs études évoquent 2050 comme le moment où tout pourrait basculer : si on ne fait rien, ça serait la fin de notre civilisation…

Adélaïde Charlier : Avec la pollution des océans d’un côté, et les coupes dans la forêt amazonienne, les scientifiques nous disent vraiment que l’oxygène va finir par diminuer dans l’atmosphère. En même temps, on assiste à la montée des eaux et, d’ici 2050, ça pourrait créer plus de 300 millions de réfugiés climatiques selon les estimations, partout dans le monde. C’est énorme. Aujourd’hui, on voit que les États ont déjà du mal à gérer, alors que ce n’est presque rien comparé à ce qui va arriver en 2050. Ce sera à nous de le gérer, notre génération, et les générations qui arrivent derrière nous.

Youna Marette : Ce qui est intéressant et effrayant à la fois dans ce mouvement pour le climat, c’est qu’on a une temporalité qui n’est pas la même que celle des journées de 24 heures. Ces calculs et ces chiffres mentionnés ont été faits pour cette date de 2050, mais ils peuvent changer d’un jour à l’autre. Si ça se trouve, demain on nous dira : “Ça sera plutôt 2045 parce que ça et ça se sont passés et c’est irréversible.” Donc j’essaie de ne pas trop penser sur le long terme…. On ne peut pas commencer à se dire : “On va faire un agenda de maintenant à 2050”, comme ce que feraient des politiciens. Je crois que dans un premier temps, il faut un peu sauver les meubles, puis dans un deuxième temps, rehausser la maison pour éviter qu’elle ne prenne l’eau, pour ensuite s’attaquer à la cause : “Mais pourquoi de l’eau est arrivée dans cette maison ?” Donc se dire “d’ici 2050, voici nos objectifs à atteindre”, c’est idéaliste. Il faut agir maintenant.

Comment anticiper les décennies à venir ?

YM : Je suis partie à Madrid pour la COP25 et je sensibilisais des gens là-bas tout en me disant : “Pourquoi je ne fais pas ça chez moi ?” En rentrant, je suis allée dans mon ancienne école primaire, devant des enfants de 12 ans, et on a fait une séance de deux heures sur le changement climatique. Depuis, j’en ai fait deux autres. Une fois, il y avait 500 personnes face à moi.

AC : Il faut que la nouvelle génération baigne dedans le plus vite possible ! Avec le mouvement Youth for Climate, on a commencé une tournée des écoles dès le mois de septembre. On passe pour expliquer pourquoi on est sortis dans les rues, pourquoi on a organisé des manifestations. Je pense que la plupart des Belges ont entendu parler du fait qu’on était dans les rues toutes les semaines. Dans les écoles, on va leur dire : “Peut-être que vous avez vu votre camarade sortir de classe, peut-être que vous-mêmes vous êtes sortis, pourquoi ? Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Et pourquoi s’il y a un prochain appel vous devriez peut-être sortir avec nous ?” Ça, pour un maximum de jeunes, ça rentre dans la tête et il faut le répéter. L’important pour cette bataille, c’est la communication. Pourquoi est-ce qu’on fait ça ? On ne le fait pas pour le plaisir, donc il faut l’expliquer aux plus jeunes.

YM : Oui ! J’ai une petite sœur de 11 ans, et pour moi, les gens de son âge étaient forcément conscients parce qu’elle l’est. Mais une fois qu’on se retrouve face à une classe, on voit que beaucoup ne savent pas. On demande d’expliquer le changement climatique, et beaucoup te regardent avec des grands yeux genre “mais de quoi elle est en train de parler ?” Je pense que c’est hyper important de ne pas juste marteler : “Il faut changer ! Il faut changer !” Je crois qu’il faut aller à l’étape suivante : informer d’abord sur ce qui se passe, quelles sont les conséquences pour nous, pour notre environnement, et pourquoi il faut se mobiliser. Et ça, ça peut être fait dès le plus jeune âge.

Chez les plus jeunes, certains sont déjà au courant quand même…

YM : Certains vont répondre à toutes les questions, ils vont même sortir des infos que tu n’avais pas prévu de dire parce que tu trouves ça trop théorique ou précis pour leur âge. Une fois, j’étais face à une gamine de 11 ans, je demandais à la classe des exemples de choses qui n’allaient pas en politique et elle m’a sorti “l’accord du CETA” et elle a été capable de me l’expliquer. Alors que moi, il y a un an, je ne suis même pas sûre que j’aurais été capable de l’expliquer ! C’est bien la preuve que ce combat passe par l’éducation des jeunes. On doit donner le plus d’informations possibles, ne pas faire du brainwashing, mais donner des outils. Les laisser patauger là-dedans et voir ce qu’eux en feront ! Si on donne les bons outils, certains vont passer à l’action et rejoindre le mouvement, d’autres ne passeront probablement pas à l’action, mais ce sera leur choix et ils ne pourront pas dire qu’ils n’ont pas été renseignés.

AC : Il faut parler aux moins jeunes aussi ! Je me suis retrouvée face à un prof plutôt climato-sceptique dans une présentation, et à un moment, je lui dis : “Il y a ces 99 scientifiques qui disent ça sur l’état de la planète, qui suivent les conclusions du rapport du GIEC”, et il répond juste : “Il y avait aussi 99 scientifiques qui pensaient que la terre était plate !” Ok mec, comme tu veux ! Je ne savais pas comment me reprendre devant la classe, et un jeune a relancé sur autre chose, et ça a été, heureusement. Beaucoup ont pensé que c’était une blague, mais à ce moment-là, je me suis vraiment dit : “Il faut vraiment aller plus loin que ces explications pour certaines personnes... Il y a encore énormément de questions et d’évolutions possibles.” 

Il faut éduquer les parents, aussi ?

YM : Bien sûr. Je me suis fait la réflexion que beaucoup d’informations passent en fait de manière très informelle, d’où l’idée de ne pas toujours donner de grandes conférences. La fille de 11 ans qui me parle du CETA avait dû entendre ses parents en parler à table, devant le journal, quelque chose comme ça, et ce sont des infos qu’elle a retenues. Parfois, on fait l’erreur de se dire qu’on va balancer plein d’infos au plus grand nombre de personnes pour être le plus efficace possible. L’année dernière, j’ai fait plein de petites conférences où il y avait 20 personnes qui venaient, et je n’étais pas déçue parce qu’au lieu d’être moi face à eux, on était tous en rond et ça partait en discussion. Même pour moi, c’était bien plus enrichissant que de simplement venir et vomir un texte que j’aurais préparé. C’est un sujet où personne n’a la science infuse, même pas les scientifiques, c’est parfois très subjectif, d’où l’importance de partager, d’être ouverts à des avis différents qui divergent très fortement du nôtre. Chacun voit les choses à sa manière selon le contexte, en fonction de ses revenus, de sa situation sociale, culturelle.

AC : Parfois, il faut motiver ou remotiver les gens qui auraient envie de s’impliquer plus concrètement pour le climat. Il y a énormément de choses qui sont décevantes et ça va continuer à l’être. En tant qu’activiste, ça fait partie du jeu. On ne gagne pas à tous les coups, et c’est aussi pour ça qu’il faut se battre. Pourquoi il faut se battre ? Parce que c’est possible, il y a l’exemple du projet de Green Deal (projet mené par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, N.D.L.R.) qui est en route. Ici, la ville de Bruxelles veut faire de son mieux, il y a des chefs politiques prêts à atteindre des objectifs clairs sur le climat. On n’est pas seuls. Pendant les marches, ça redonne de l’espoir de voir tous ces gens de tous les âges venus avec la même mentalité que moi. Bon, ils sont peut-être en dépression aussi, ils sont peut-être en plein doute, mais ils sont peut-être super motivés aussi !

Quelles méthodes sont les plus efficaces ?

YM : Le plus simple, enfant ou pas enfant, c’est d’utiliser des visuels. Parce qu’avoir quelqu’un qui parle de changement climatique en face de toi, ce n’est pas intéressant. Moi, j’avais pris des photos, des petites vidéos que j’avais trouvées, qui expliquaient par exemple l’effet de serre. Comment expliquer l’effet de serre à des enfants de 11 ans sans être rébarbatif ? J’ai trouvé une petite vidéo sur YouTube avec des dessins, plein de couleurs, et ils ont tout compris ! Si j’avais essayé de l’expliquer, je me serais perdue dans mes idées, j’aurais dit n’importe quoi, j’aurais balancé des faits scientifiques qui seraient hors de leur portée, ils n’auraient rien compris. C’est le but : que ça soit enfantin, compréhensible pour tout le monde. Et même avec des adultes, je fais toujours attention d’utiliser des mots simples pour que tout le monde puisse comprendre. C’est ce que les scientifiques font aussi. Quand ils transmettent les grandes lignes du rapport du GIEC, ils ne vont jamais aller lire tous les petits paragraphes hyper scientifiques, ils vont nous dire : “Voilà ce qu’on a remarqué, et concrètement voilà les conséquences selon nos calculs.” C’est accessible à tout le monde. L’année dernière, j’ai lu le rapport en entier. Franchement, ce n’était pas un plaisir, et pourtant, j’étais très intéressée. Ça m’a pris des heures et des heures, avec le dico, l’ordi, la totale. Je crois que j’ai compris le tiers de ce que j’ai lu, et pourtant je me suis appliquée.

AC : Pour le futur, il faut également créer des coalitions partout dans le monde. Quand on fait des marches, il y a des manifestations organisées dans plus de 120 pays dans le monde, et tu te dis : “Ok, les jeunes ont compris que le combat va se passer au-delà des frontières, qu’on doit pouvoir travailler ensemble.” Il faut pouvoir mettre la pression sur l’Union européenne parce que c’est 27 pays ensemble qui peuvent agir et qui ont une influence dans le monde.

Faut-il inventer des nouvelles formes d’activisme pour les générations futures ?

YM : Je ne m’adresserais pas à une jeune génération en disant : “L’année passée j’étais là, et cette année je suis là”, parce que, dans l’activisme, chacun doit faire son chemin. C’est très caricatural, mais peut-être que certaines personnes vont aller toute leur vie aux marches pour le climat et estimer que c’est suffisant, alors que d’autres vont préférer faire autre chose. L’erreur serait de dire : “Ce n’est pas assez ce que vous faites”, ou “Il faudrait faire ça différemment”, parce que chacun place ses limites, définit ce qu’il est prêt à faire ou pas. Il y a des gens qui ne seraient pas prêts à aller faire un blocage, parce que légalement, ça implique des conséquences. Certaines personnes ne veulent pas du tout aller en marche climat, j’en connais, des gens qui venaient les premières semaines et qui disaient : “C’est n’importe quoi, ça me convient pas du tout.” Je peux comprendre que marcher pendant deux heures un vendredi après-midi ne convienne pas à tout le monde. Certains ont besoin d’actions plus concrètes, où ils voient plus directement l’impact qu’ils ont. Les marches sont très symboliques, alors que certaines actions sont bien plus concrètes, comme bloquer un centre commercial par exemple.

AC : Je ne fais pas tout ça pour des chiffres de CO2 dans l’atmosphère, je ne fais pas juste ça parce que j’entends des scientifiques dire que tel chiffre augmente. Ce qui se passe est très précis, il y a des histoires humaines et concrètes derrière. On dit souvent que les conséquences du réchauffement climatique arriveront dans le futur, mais dans beaucoup de régions du monde, c’est déjà aujourd’hui. En réalité, on ne peut plus attendre. Avant, on disait : “Ah ok, on ne veut plus attendre parce que sinon en 2050, nous les jeunes, on va devoir porter tout ça et c’est trop chiant.” Oh les gars, c’est une responsabilité internationale : tout le monde doit agir dès maintenant !

 texte Lucas Minisini, à Bruxelles pour Doolittle HS de Society n°7 "Le meilleur est avenir" 

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