On a demandé à Zep d’imaginer le monde en 2050

Entretien

Au fil de ses albums et à travers les yeux de petit garçon de Titeuf, l’auteur suisse Zep raconte aussi bien la place de l’enfant que le rôle des parents à notre époque. Mais qui sera le Titeuf de 2050 ? Ira-t-il encore à l’école ? D’ailleurs, Titeuf aurait-il pu naître en 2050 ? Parce que Philippe Chappuis, de son vrai nom, pose en creux une problématique essentielle : l’enfant de 2050 dépendra en partie des parents que deviendront les enfants d’aujourd’hui. Pour peu qu’ils aient envie de devenir parents, bien entendu.

ZEP
@Nicolas Guerin

Doolittle : Avant d’essayer d’anticiper ce que seront les enfants dans trente ans, en quoi ceux de notre époque sont-ils différents de ceux d’il y a trente ans ?

Zep : C’est une bonne clé de lecture. Si on compare les enfants d’aujourd’hui avec les générations précédentes, il y a beaucoup de choses communes, comme l’envie de grandir ou le passage de l’adolescence compliqué en matière d’identité. Passer de l’enfant que l’on est à la projection de l’adulte qu’on va devenir, c’est souvent une période délicate : ça l’était certainement il y a cinq cents ans, ça l’était il y a trente ans, ça l’est aujourd’hui, et ça le sera demain. Un enfant qui arrive à l’adolescence et voit son corps se transformer se retrouve face à un malaise inévitable. Il devient quelqu’un d’autre et doit apprivoiser ce nouveau corps, cette nouvelle voix, cette nouvelle manière de penser, d’être fatigué, ces nouvelles pulsions. Tout cela passe toujours par le fait de se retourner contre le monde des adultes. Enfant, on est spectateur du monde des grands. Nous, on leur demande d’être assidus à l’école pour pouvoir se préparer un avenir. Mais, enfant, on ne prépare pas vraiment son avenir, ça reste assez abstrait, et il y a toujours cette idée : “Qu’est-ce qu’on va foutre dans ce monde des grands ? Comment on va trouver une place là-dedans ?” Et pour ceux qui sont enfants aujourd’hui, c’est particulièrement inquiétant parce que le message qu’on leur assène à longueur d’année, c’est que ce monde n’a pas d’avenir, qu’il touche à sa fin. Qu’il va être détruit.

Ces incertitudes et cette angoisse omniprésentes sur l’avenir de la planète, du monde, participent à l’évolution de l’enfant à travers les époques ?

Quand on est enfant, on croit au monde des adultes, à ce qu’ils nous disent, et puis au moment où on devient ado, on se dit que tout ce qu’ils nous ont raconté, c’est n’importe quoi, qu’il faut tout mettre à la poubelle, et que l’on va créer un monde meilleur. Là, j’ai l’impression que la génération qui a dix ans maintenant se prend en charge en disant : “Ça ne nous va pas, on ne vous fait plus confiance.” Ça, c’est nouveau : nous, on ne se mobilisait pas en tant qu’enfant, mais en tant qu’ado ! Mais là, des enfants se mobilisent dans la rue et disent : “On n’est pas d’accord avec ce que vous êtes en train de faire de ce monde, on a envie de prendre les rênes.” Ça remet en cause l’instruction et l’école : ça veut dire que le message des adultes est faux, qu’il n’est pas appliqué, donc qu’ils n’ont pas de légitimité. Je ne sais pas ce que ça va donner, ce n’est pas encore une vraie révolution enfantine, ça reste assez expérimental, mais peut-être qu’à l’avenir, ça va vraiment changer les choses.

Comment les enfants de demain communiqueront-ils et tisseront-ils du lien social ?

C’est déjà en train de changer. La manière dont les enfants d’aujourd’hui se comportent entre eux, socialement, est assez différente de celle des générations précédentes. Ils communiquent énormément par un médiateur, les réseaux sociaux, et ils disent les choses de manière très lapidaire, avec des émoticônes, des phrases toutes faites. Il y a une manière prémâchée de communiquer et d’envisager le monde. Ils ont des outils incroyables, la possibilité de faire quasiment un court métrage pour dire leur sentiment à la personne dont ils sont amoureux, avec des applications qui leur mâchent le travail… Et en même temps, est-ce que ça les rend plus aptes à traverser ce monde ? Je n’en suis pas sûr. En apparence, ça leur donne beaucoup de force, ils ont des armes beaucoup plus importantes qu’on en avait pour rentrer dans la vie, et en même temps ils sont assez fragiles, je trouve. Les réseaux sociaux, les plateformes comme Netflix… Tout est fait pour que l’on ne quitte pas ces endroits, que l’on y passe tout notre temps. C’est un refuge génial, parce que c’est plus rigolo de regarder des séries que de faire ses devoirs de maths, ranger sa chambre ou faire du sport. Donc c’est quelque chose qui est en train d’absorber ces générations. L’ennui est devenu horrible, inacceptable, pour cette génération. Si, d’un seul coup, il n’y a plus de wifi et qu’ils n’ont plus d’accès à leurs jeux, leurs plateformes qui font leur loisir quotidien, c’est intolérable. On ne les laisse plus s’ennuyer, ces enfants, en fait. Mais nous, les artistes, on est devenus artistes parce qu’on s’ennuyait. L’ennui est source de créativité.

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Les enfants d’aujourd’hui sont les derniers dont les parents ont grandi avec une autre culture du loisir ou du divertissement...

Exactement. Et alors les enfants d’aujourd’hui, quels genres de parents seront-ils, et auront-ils envie de devenir parents, déjà ? C’est étonnant : nous, quand on avait dix ans, si les adultes nous posaient la question, on répondait : “Moi, quand je serai grand, j’aurai des enfants.” Aujourd’hui, ils ne disent pas tellement ça, je l’entends très peu, ça leur casse les pieds, c’est contraignant. Ils ne jouent plus au papa et à la maman, d’ailleurs. C’est incroyable de voir que pendant des décennies, il y a eu une pression de la société, de la religion, pour essayer de contenir les pulsions sexuelles des ados, parce qu’ils avaient leur première relation de plus en plus jeune. Et alors, au XXe siècle, on a vu l’âge de la première relation sexuelle baisser de 17 à 15 ans en 100 ans ; puis là, depuis 4 ou 5 ans, ça repart dans l’autre sens, ça remonte. Pas par pudeur ou pudibonderie, simplement parce que c’est fatiguant l’idée de rencontrer quelqu’un, de construire une histoire amoureuse, de sortir ensemble… Tout ça, vous l’avez dans des jeux vidéo, il y a les plateformes, le porno à volonté ! Je ne veux pas avoir un discours de réac, mais c’est une génération à qui on a supprimé l’idée de l’effort. Tout est accessible hyper rapidement, mais de la même manière que l’ennui, l’effort est générateur de créativité. Du coup, si on enlève ces deux trucs, je suis très curieux de voir ce que va donner cette génération, ce sera forcément différent des précédentes, ils vont devoir trouver une autre manière d’arriver à créer quelque chose de nouveau sans les contraintes que l’on a eues, nous. Comme ça va se passer ? Est-ce qu’on aura en 2050 un monde sans enfant, avec des gens de 35 ans qui n’ont pas toujours envie de se mettre en couple et de faire des gamins ? Ce n’est pas impossible.

Est-ce que le livre existera encore ? Et est-ce qu’on écrira encore à la main ?

L’écriture stylo en main, je pense qu’il y a peu de chance que ça existe. En revanche, il y aura toujours des livres papier, à mon avis, même dans cinquante ans. Il y a des chances pour que ça devienne marginal, pour des collectionneurs, comme les vieux disques en cire. Mais ce n’est pas très grave, ce sont des outils, des supports. On aura toujours besoin de se construire un imaginaire, et s’ils font des enfants, les parents de demain leur liront encore des histoires pour les endormir, et les enfants liront ensuite des histoires, je ne sais pas sur quel support. Mais la fiction existera toujours, il y aura toujours des gens qui inventent, racontent, dessinent des histoires, des mondes visuels, ça a toujours existé, et c’est peut-être la spécificité de l’humain : on a besoin qu’on nous raconte des histoires. D’ailleurs, dans le jeu vidéo, ils cherchent des gens pour écrire des histoires. Ça va bien de tourner en bagnole et d’écraser des gens, mais il faut quand même qu’il y ait un scénario ! Il y a une quête de fiction, et il y en aura toujours. Après les supports, les outils… Le glissement vers le virtuel et le jeu vidéo, c’est qu’on crée quelque chose qui est tellement abouti que l’imaginaire n’a pas besoin de faire grand-chose, on peut n’être que spectateur, au risque de voir des générations de petits gros sur des voitures qui n’ont plus la capacité de marcher, comme dans le film Wall-E. Parce que marcher, c’est aussi un effort. Ce qui fait qu’on est un humain, de la mobilité à la capacité à imaginer, ces nouveaux loisirs extrêmes nous le font perdre. Mais comme toujours quand on va dans un extrême, il y a un réveil qui fait que l’on repart dans l’autre extrême, c’est un éternel balancier. Peut-être que cette génération qui a été gavée de loisirs dans sa jeunesse obligera ses enfants à jouer avec un caillou et un bout de ficelle et à lire tout Zola en édition originale. Je ne sais pas, franchement, je suis curieux. Je ne pense pas qu’on puisse aller plus loin dans cette civilisation du loisir. On arrive un peu au bout du truc.

Les animaux préhistoriques comme le dinosaure ont toujours fasciné les enfants. À la vitesse à laquelle les espèces disparaissent, pour les enfants de 2050, les animaux du Livre de la jungle seront un concept tout aussi abstrait…

Déjà, je pense qu’on n’aura plus le droit de garder des animaux en captivité, il n’y aura plus de ménageries où on pourra aller admirer un orang-outan en prison. Je suis fasciné par le nombre d’enfants qui deviennent végétariens, choqués par ce qu’ils voient sur la manière dont sont traités les animaux. Nous, on les voyait, ces images, dans les années 1970 déjà, d’animaux élevés en batterie. C’est atroce, on ne disait pas le contraire, mais aucun gamin n’avait la volonté de devenir végétarien. Sauf à venir d’une famille engagée, nos parents ne nous auraient peut-être même pas autorisés à le devenir ! Là, t’as des enfants qui ne viennent pas de famille écolo qui disent : “Moi, c’est fini, je ne bouffe plus de viande.” Cela contredit ce que je disais sur l’effort, ça montre qu’ils ont la volonté de prendre les choses en main, d’être cohérent. C’est tout le paradoxe, ils sont à la fois dans un monde à côté du monde, virtuel, où tout ça semble très loin, et en même temps, ils s’engagent, ils descendent dans la rue… Greta Thunberg à l’ONU, ça dit quelque chose d’intéressant sur cette génération, et cette panique des vieux réacs – “Pour qui ils se prennent ces enfants ? Une bonne fessée, et au lit !” C’est bien qu’ils entendent le message : “Vous vous êtes bien gargarisés de votre sagesse, mais au fond, vous n’avez rien foutu, nous on ne cautionne pas, et plutôt que de continuer à vous écouter, on va agir.” À moins que l’on ne modifie la structure génétique des enfants, cette bascule-là, de l’enfance à l’adolescence, et cette défiance vis-à-vis du monde des adultes qui ont merdé, ça existera toujours et tant mieux ! C’est ce qui fait que le monde évolue, pour le pire et pour le meilleur. J’espère qu’une génération d’enfants hyper cool, qui croient à tout ce qu’on leur dit et suivent le même chemin que leurs parents, ça n’existera jamais.

Est-ce qu’on se rendra encore physiquement à l’école ?

L’enseignement va muter, c’est sûr, inévitable. Sans doute n’y aura-t-il plus de système scolaire où l’on rassemble tous les enfants. La salle de classe pose problème aujourd’hui, les profs ne peuvent plus rien faire, il faut faire gaffe à tout le monde, chaque enfant est considéré comme une individualité forte avec un monde à lui, ça devient de plus en plus compliqué de mettre les enfants ensemble. Parallèlement, on développe de manière tellement performante l’éducation par écrans interposés qu’il y a de fortes chances qu’assez logiquement les enfants aient cours à travers un écran ou autre chose. On peut même imaginer que d’ici quelques décennies, au lieu de vous emmerder à apprendre l’anglais pendant des années à l’école, on numérisera la connaissance directement dans votre cerveau. C’est à peine de la science-fiction, puisqu’il y a au CERN une équipe qui est en train de travailler au cerveau humain numérisé pour 2022... C’est comme les ordinateurs qui faisaient la taille d’un hall de gare au début : avec le temps, ça tiendra dans un petit truc, et dans ce boîtier il y aura votre cerveau dans lequel il suffira d’uploader des programmes, donc du savoir. Peut-être donc qu’on n’aura pas besoin d’aller à l’école, on pourra acheter le savoir, et là aussi, il y aura une société à plusieurs vitesses entre ceux qui auront les moyens et les autres…

Mais est-ce que l’interaction sociale, la relation “physique” à l’autre dans la vie réelle deviendra marginale ?

Ce qui a déjà changé pour les gamins, c’est cette nouvelle violence dans les rapports humains, avec par exemple ces groupes Whatsapp de discussion auxquels il faut appartenir, au risque, sinon, de devenir la tête de Turc de la bande. Et parallèlement, l’enfant qui joue en ligne n’a pas besoin, comme celui qui est sur un terrain de basket, d’apprendre à composer avec un coéquipier avec lequel le courant ne passe pas : il lui suffit de supprimer un pseudo de la partie pour s’en débarrasser ! Aujourd’hui, avec un casque virtuel, ou même du matos plus léger, vous pouvez déjà construire votre vie rêvée de façon très aboutie, mais très vite on s’ennuie, on connaît tous les contours. En Suisse, où je vis, tout le monde veut aller voir de l’autre côté de la vallée, même si c’est moins beau ! C’est un besoin animal de voir de l’autre côté, y compris d’un univers virtuel génial. Ce n’est pas pour rien que dans toutes les œuvres de science-fiction, le héros va gratter pour voir ce qu’il y a derrière, comme dans le Truman Show, même si c’est moins confortable. Dans une société où l’on aurait supprimé l’école, la vie en société, se mélanger avec les autres et apprendre à les connaître redeviendrait je pense quelque chose de vraiment aventureux. Or l’homme est un animal social, qui a le goût de l’aventure autant que de la fiction.

Certains décrivent notre société comme celle de l’enfant-roi. Ce ne serait pas la famille qui fait les enfants, mais les enfants qui font la famille. Et à l’avenir ?

Même si ce n’est pas vrai partout, on est majoritairement dans la génération de l’enfant-roi, c’est vrai. Les enfants supportent assez mal la contrainte, le souci du collectif, et le sacrifice. Or, devenir parent, c’est une forme de sacrifice. Moi, j’en ai cinq et je peux vous dire que je passe en dernier. On ne se pose pas beaucoup la question de ce qu’on aimerait, on se demande ce qu’on va faire pour chacun d’entre eux, et nous, bah, ok, on va faire comme ça parce que ça leur fait plaisir. Mais est-ce que ces enfants, élevés comme ça, auront envie de faire ce sacrifice-là ? Je n’en suis pas sûr. Les témoignages qu’ils entendent pour la plupart, c’est : “J’ai fait des enfants, je bosse, je cours comme un malade, je n’ai pas de temps pour moi, je les adore, mais c’est hyper dur.” Donc quand on grandit en entendant ça, on ne se dit pas : “Wow, j’ai envie d’en faire aussi.” Je ne sais pas s’il n’y aura pas, de la même façon qu’il y a eu un “baby boom”, disons un “baby krach” ! Pour moi, la vraie surprise sera de voir si les futures générations feront des gamins, ou si personne n’aura envie d’en faire, parce que cela signifierait, selon eux, renoncer à leur épanouissement. Les enfants, il faudra toujours les éduquer, et quand on en fait, on sait qu’on en prend pour vingt ans, vingt-cinq même maintenant, sur une vie de quatre-vingts ans, si vous en faites beaucoup comme moi… J’en ai cinq – quinze ans d’écart entre le plus vieux et le plus jeune –, donc pendant quarante ans, je vais surtout vivre pour mes enfants. C’est super, j’encouragerais les gens à en faire, mais je ne suis pas persuadé que cette génération en ait hyper envie. J’ai vu un reportage où des jeunes femmes de dix-huit, dix-neuf ans se faisaient opérer pour être stérilisées parce qu’elles ne veulent pas faire naître des enfants dans ce monde-là. C’est un discours très contemporain, qui n’existait pas du tout. Alors évidemment c’est marginal, mais c’est quand même suffisamment fort pour être représentatif d’un courant de pensée. Aujourd’hui, parmi mes enfants, aucun ne veut faire des enfants. Les plus petits disent que ça ne les intéresse pas. Les plus grands pensent qu’il faut être complètement con pour faire des enfants dans ce monde... Alors bien sûr qu’on continuera à en faire quand même, mais comment, pourquoi, avec quelles motivations, quelle société vont-ils créer pour donner envie que le monde continue ? J’aimerais vivre très vieux juste pour voir ce qui va se passer, c’est fascinant d’imaginer comment nos petits-enfants vont grandir là-dedans.

Propos recueillis par Vincent Riou, photo Nicolas Guerin pour Doolittle HS de Society n°7, L'enfant de 2050 paru en mars 2020

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