Dans le royaume de l’enfant roi

Décryptage

Il a les plus beaux cadeaux. Il porte les plus belles baskets. Il mange les meilleurs bonbons. Et il ne s’entend jamais dire non.

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Résultat ? Il règne chez lui en maître. Mais tout le monde veut sa peau ! Dans la psyché collective, l’enfant roi, symbole de l’échec d’une éducation, est voué à devenir un adulte exécrable… Dans les faits ? C’est un peu plus compliqué. Car les enfants roi ne règnent pas sur grand chose. Et ont souvent des qualités insoupçonnées.

Lorsqu’elle a estimé qu’elle était devenue trop grande, Laura a entrepris de se débarrasser de toutes ses poupées. Mais avant, elle a tenu à faire un décompte de la collection amassée lors de ses treize premières années de vie. Total : 108. Dans sa chambre, Laura avait une armoire pour ses vêtements, une pour ses poupées et une autre pour les habits de ses poupées. Elle avait aussi une importante collection de peluches de toutes tailles, essentiellement composée de chiens, de koalas et de chevaux. De toute son enfance, Laura ne se rappelle pas avoir eu à manger quelque chose qu’elle n’aimait pas. Elle n’a jamais reçu de claque, de fessée ou de coup de ceinture. A toujours pratiqué les activités de son choix. Invité autant de monde qu’elle le souhaitait, à ses goûters d’anniversaire. Été au centre de l’attention lors des repas de famille. Pour tout cela, la maman de Laura, Dominique, a reçu beaucoup de critiques. “On me disait que je manquais d’autorité et que j’avais peur, qu’elle serait complètement perdue dans la vraie vie, que j’étais en train d’en faire une reine. Mais moi, j’essayais juste qu’elle soit heureuse dans son enfance. Elle allait avoir tout le temps ensuite de galérer et d’être confrontée à des problèmes. Après, reine, pas reine, je m’en foutais.” Dominique a arrêté de compter le nombre de disputes avec des membres de sa famille ou des copines à cause de sa fille Laura : “Il y en a eu beaucoup, tout le temps, avec tout le monde”, dit-elle simplement.

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L’ENFANT ROI, C’EST CELUI DES AUTRES
Quelle horreur ! Certes, Laura était heureuse, mais voilà, elle était la reine, et cela n’est pas acceptable. De l’avis unanime de parents. Peggy, mère d’un petit garçon de trois ans et demi, ouvre le bal : “Un enfant roi, c’est une éducation à l’américaine, lorsqu’on ne contredit jamais l’enfant. Je me sentirais vexée qu’on me dise que mon garçon est un enfant roi, mais je voudrais qu’on me le dise pour rectifier le tir.” Xavier, papa de quatre enfants, poursuit : “J’en ai une image très négative. Pour moi, c’est très matériel l’enfant roi, on donne tout et on cède à tout. Ça fait des adultes capricieux, sans sens de l’effort ou du travail.” Hugues, papa d’une petite fille de trois ans enchaîne : “C’est un enfant pourri gâté et chéri de façon outrancière.” Jamel, papa d’un garçon de huit ans et d’une fille de cinq ans, conclut : “Les enfants doivent garder leur place d’enfant. C’est papa ou maman qui décide, pas les enfants.” Pour tous, l’enfant roi est la pire espèce d’enfant qui soit. Il est celui qui se jette par terre dans un supermarché, au moment de passer en caisse, pour avoir son Kinder. Celui qui enchaîne les caprices, jusqu’à obtenir ce qu’il veut. Celui qui triomphe de l’autorité de ses parents, en les menant en bateau. Il est un tyran, une peste, un cauchemar. Il est même devenu une insulte que l’on utilise pour se sentir mieux. “L’enfant roi est toujours celui de l’autre, estime Marlène Schiappa, auteur d’un Éloge de l’enfant roi (François Bourin Éditeur). C’est ce que l’on dit immédiatement, pour marquer son désaccord avec telle ou telle éducation, comme pour dire : ‘le mien n’aurait jamais fait ça’…” Car, désormais, la mode n’est plus vraiment aux négociations et au laxisme. À la télévision, les émissions comme Pascal le grand frère, Super Nanny, ou le Pensionnat de Chavagnes rencontrent un franc succès. En librairie, le succès planétaire du récent L’hymne de bataille de la mère Tigre, de Amy Chua, qui préconise d’envoyer son enfant tout nu dans la neige pour le calmer, témoigne du même engouement. Plus récemment, et plus près de chez nous, le débat sur le bienfait ou non de la fessée atteste d’une certaine nostalgie des bonnes vieilles méthodes. “La sévérité est aujourd’hui glorifiée”, juge Marlène Schiappa. Il n’en a évidemment pas toujours été ainsi. L’enfant roi est une « création » des années post-68, issue de la génération hippy.
“Dans les pays occidentaux, l’éducation conçue comme un dressage a laissé progressivement place, au milieu du XXe siècle, à un modèle éducatif dans lequel l’épanouissement et l’autonomie de l’enfant sont devenus des préoccupations centrales, estime Marie de Chambure, membre du Comité national de l’enfance, lors d’une conférence consacrée à l’enfant roi. Au tournant des années 1960, ce modèle ‘expressif’ a été encouragé par la psychanalyse qui, recommandant la permissivité, l’écoute et le respect de l’enfant, a mis les parents en garde contre les traumatismes qu’une éducation coercitive pourrait occasionner”. “Dans les années 70, on a vu arriver des parents un peu babas cool, en réaction à la rigidité de l’éducation reçue, explique Marlène Schiappa. D’ailleurs, c’est en 1970 que la notion de ‘chef de famille’ disparaît. À partir de 1984, avec Françoise Dolto, on considère que le ‘bébé est une personne’. Puis, la sévérité est revenue, et c’est globalement encore le cas aujourd’hui. Ce sont des modes qui reviennent en boucle.”

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L’ENFANT ROI N’EST PAS FORCÉMENT RICHE
A-t-on été trop permissif avec les enfants ? Sommes-nous passés d’un extrême à un autre ? A-t-on créé des petits monstres qu’il faudrait désormais éliminer ? Non, bien sûr. D’abord, parce que l’enfant roi est un mythe derrière lequel se regroupe un tas de réalités différentes. Marlène Schiappa : “Un enfant qui peut boire du coca à tous les repas, se coucher à l’heure qu’il veut et regarder ce qu’il veut à la télé, ce n’est pas un enfant roi… C’est un enfant délaissé par ses parents, et c’est différent.” Pour Laurent Ott, auteur du Mythe de l’enfant roi, avec Nicolas Murcier, l’enfant roi est “une forme d’idée reçue de l’enfant.
Les enfants sont caricaturés et réduits à des traits. Tout le monde regarde en superficie (surface ?), mais personne ne va en profondeur. L’enfant roi serait consommateur ? Mais c’est qu’on lui donne à consommer, pour le consoler.” D’ailleurs, l’enfant roi, contrairement à l’idée reçue, n’est pas forcément issu d’une famille aisée. Bien sûr, il existe, cet enfant que l’on habille de vêtements de luxe et que l’on couvre de jouets aux pris exorbitants… “Mais ce ne sont pas les enfants qui mettent de l’argent, ce sont les parents, s’indigne Marlène Schiappa. Ces enfants sont, en fait, brandis comme trophées par leur parents, pour montrer à tous leur réussite sociale.”
Pour autant, l’enfant chouchouté n’est pas forcément un fils de riche. Lothaire a 45 ans. Il habite dans une résidence HLM de Fontenay-Sous-Bois, dans le Val-de-Marne, et ne travaille plus depuis plusieurs mois, suite à un licenciement. Malgré le peu d’argent qu’il gagne à la fin de chaque mois, Lothaire tente de combler du mieux qu’il le peut ses enfants, deux garçons de 7 et 9 ans. “Je vois bien que ça les rend triste d’être les ringards de la cour de récré. Alors oui, je me prive, moi, pour essayer de les rendre heureux, leur acheter la dernière paire de basket à la mode”, dit-il. “Des parents comme Lothaire, il en existe beaucoup. On définit les enfants de ces gens comme des enfants rois, de façon superficielle, mais la vie de ces enfants n’a le plus souvent rien d’enviable”, assure Nicolas Ott.

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L’ENFANT ROI NE RÈGNE QUE CHEZ LUI
On reproche également à l’enfant roi de n’en faire qu’à sa tête, de n’avoir aucune limite. Danger colossal. Car il faudrait, dit-on, habituer nos rejetons à la frustration et aux difficultés qu’ils rencontreront dans leur vie d’adulte, au risque de foncer droit dans le mur. “Avant d’avoir un enfant, je m’étais dit que je ne lui fixerais pas de limites, car je voulais qu’il décide lui-même de ce qu’il avait envie ou non de faire et de manger.” Jasmine, assise à la table d’une brasserie du 2e arrondissement de Paris, a eu une fille, il y a maintenant 5 ans. Elle était folle de joie et bien décidée à la combler de toutes ses envies. Ses idées ont volé en brèche. “ Je me suis rendue compte que le no-limit n’était pas possible, explique-t-elle en buvant son Perrier. Parce que ce que je laisse faire à la maison, ou dans le cercle familial, reste dans le cercle familial. Quand ma fille se retrouve à l’école, chez des copines ou avec des amis, ce ne sont plus les mêmes règles. Et, forcément, elle s’y plie, en plus ou moins de temps, mais elle s’y plie, car elle n’a pas le choix.” La petite Éléonore, assise à côté de sa maman, regarde, écoute, interrompt. Elle veut un Furby Cool, couleur turquoise, comme une copine de classe. “Je sais que je finirai par l’avoir”, dit-elle d’une petite voix, en souriant. Sa maman rigole, et ne dit pas le contraire. Va pour le Furby cool, car “la gâter matériellement ne me pose pas de problème, tant qu’elle obéit à certaines règles que l’on se fixe ensemble.”
De fait, tous les enfants, même ceux considérés comme roi, ont des interdits, et personne ne peut en faire qu’à sa tête. “Même l’enfant le plus gâté du monde n’a pas le droit de traverser quand le feu est vert ou de taper sa sœur ou son frère, poursuit Marlène Schiappa. En réalité, tous les enfants ont des limites. Pour certains, les limites sont plus larges que d’autres.” Et certains interdits sont également salutaires. Hugues, papa d’une petite fille de trois ans : “Petit, mon père me laissait manger autant de sucreries que je voulais. Il m’a fait plaisir, mais, en même temps, il m’a fait mal : j’ai eu énormément de caries toute mon enfance et, aujourd’hui, des problèmes de dents. Depuis, j’empêche ma fille d’avoir les mêmes ennuis, en surveillant ce qu’elle mange.” Marlène Schiappa : “Ma fille, par exemple, déteste tous les légumes. Au début, je m’en inquiétais. Mais, si elle n’aime manger que de la purée, où est le problème ? Comme elle négocie énormément à la maison, elle se tient à carreau à l’école, n’a que des bonnes notes, y compris en comportement.”
En d’autres termes : sur qui et sur quoi, l’enfant roi règne-t-il ? Vincent, papa d’un petit garçon de 20 mois, n’avoue qu’une seule obsession à propos de son fiston : “Je suis hyper soucieux de la façon dont il se comporte chez les autres. Qu’ils nous emmerdent nous, à la limite, mais les autres, c’est hors de question.” Pour Marlène Schiappa, “l’enfant roi ne règne que sur son royaume…”

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L’ENFANT ROI A DE VRAIES QUALITÉS
C’est avéré, l’enfant que l’on place au cœur du noyau familial occupe volontiers tout l’espace qu’on lui donne. Négocie, refuse, observe, choisit, s’indigne, rouspète. Les prémices d’une vie d’adulte capricieux ? “Un signe de bonne santé, répond Schiappa. Aujourd’hui, on considère que ne pas prendre ‘non’ comme une réponse, est positif. C’est précisément ce que fait l’enfant roi.” La grande angoisse des ennemis de l’enfant roi est justement de faire de petites pestes ingérables, refusant toute autorité. À commencer par l’école. Étienne, instituteur dans le 13e arrondissement de Paris, constate pourtant que les enfants, qu’il soupçonne être des petits rois à la maison, sont souvent les plus curieux. “J’ai dans ma classe de CE2 une fille qui, ça se voit, est pourrie gâtée : cartable et baskets derniers cris, habits hyper chers… Elle n’a pas peur de prendre la parole en public, de s’exprimer devant des adultes, elle est hyper curieuse, assure le jeune enseignant. Alors oui, elle adore être au centre de l’attention et a un côté hyper narcissique. Mais je n’ai jamais eu de soucis avec elle, elle m’angoisse bien moins que les élèves silencieux qui restent dans leur coin à attendre. Et puis, il faut la voir attendre son petit frère, en CP, à la sortie de l’école : on a l’impression qu’elle se tuerait pour lui.”

L’angoisse principale restant évidemment celle-ci : comment un enfant chouchouté pourra-t-il devenir un adulte responsable ? Laura n’a plus ses 108 poupées : elle les a données à ses petites cousines et à des associations. Elle a aujourd’hui 26 ans et travaille à la mairie d’une petite ville des Hauts-de-Seine, où elle s’occupe des permis de construire. Avec le recul, elle le reconnaît : oui, elle a fait partie de ces enfants rois. “Mais il y a quelque chose qui me gêne dans cette expression, dit-elle. Je sais que par rapport aux autres, j’étais une reine. Mais je n’étais reine de rien ni de personne, à part de mes parents.” Comme pour tout le monde, les fins de mois sont difficiles. Ses parents ne l’aident pas financièrement et, d’ailleurs, s’ils le voulaient, ils en seraient bien incapables. “J’ai été une reine, j’ai rêvé de plein de choses, quand j’étais petite, la vie est difficile maintenant. J’ai eu l’impression d’avoir été protégée, quand j’étais petite, et quoi qu’il arrive, de jouir d’un amour inconditionnel.” Elle marque une pause. “C’est comme si l’on m’avait protégée des galères de ma vie d’adulte et que j’avais vécu dans une parenthèse enchantée.” A-t-elle connu un apprentissage difficile de la réalité ? “Non, non. J’étais une enfant heureuse et je suis une adulte épanouie”, dit-elle simplement. Laura assure que ses collègues l’adorent et trouvent qu’elle fait du bon boulot. Une promotion serait même proche…

Photographe Jair Sfez, assistant photo Vincent Thibault, réalisation style Anne-Charlotte Vermynck, assistante style Sophie Aprile, set designer Aurore Sfez avec Myriam Gonnot, assistante set designer Léonie Escolivet texte Lucas Duvernet Coppola.
Article paru dans Doolittle n°17 "Qui es-tu l'enfant roi ?"

 

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