Comment devient-on la tête de turc ?

Décryptage

Dans les écoles françaises, un enfant sur dix ferait office de tête de Turc, rudoyé, violenté, moqué par ses camarades à longueur de journée. Pourtant, si le problème est aux États-Unis une véritable cause nationale, les mesures prises chez nous restent très anecdotiques…

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C’était l’anniversaire de ses dix ans. Et Florian a lâché, comme ça, devant sa famille réunie : “Je me demande pourquoi je suis né, parce que je suis juste un punching ball”. Ce jour-là, cela fait trois ans qu’il subit les humiliations et les brimades d’un petit groupe de garçons de son école. Mais comme ses parents lui ont toujours appris et répété qu’il faut éviter la violence, il s’est toujours tu. Pendant très longtemps. Jusqu’en janvier dernier. Sept ans après les premières manifestations de harcèlements moral et physique. C’était à quelques mois de la fin de ses années collège. Une autre putain de sale journée rythmée par de méchantes et répétées attaques contre son physique, celui de ses parents. Il quitte l’école et devant la boulangerie où les enfants s’arrêtent après les cours avant de rentrer à la maison, il prend une volée de boules de neige d’un groupe de quatre ou cinq personnes. Toujours les mêmes. Mais là, comme il n’en peut plus de son statut de punching ball humain, il ose répondre : “Vous en avez pas marre ?” À la sortie de la boulangerie, “le petit caïd de la cour qui plaît aux filles” lui tombe dessus devant une assistance rigolarde et un voisin pétrifié.

Une trempe plutôt qu’une bagarre parce l’agresseur pratique la boxe chinoise tandis que Florian est “un gentil” qui “joue plutôt avec des enfants plus jeunes que lui” selon son père, Olivier. Florian est emmené à l’hôpital. Ses parents soupçonnent une fracture. Finalement ce ne seront que des ecchymoses un peu partout sur le corps et six jours d’ITT. Puis les bureaux de la gendarmerie où il racontera son histoire, tétanisé. Quelques jours plus tard, le samedi, il se plaint de maux de tête. Il appelle son père, parti faire quelques courses. Au téléphone, il lui dit : “J’en ai marre de tout, je ne veux plus vivre”. Son père revient, l’emmène à l’hôpital pour passer des radios. Qui ne révéleront aucune complication grave. Florian a pourtant frôlé la mort, un destin suspendu à un appel en absence. Quelques minutes plus tard, il avouera à son père : “Je voulais me suicider. Si tu n’étais pas rentré rapidement, je me serais jeté par la fenêtre devant tout le monde.” Entre-temps, la direction de l’école a pris le temps d’écouter les parents, pour la première fois, peut-être parce qu’ils ont aussi porté plainte contre le collège.

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La tête de Turc est trop faible, trop grosse, trop sale, trop forte…

Le jour où il reviendra à l’école classe, Florian demandera, devant toute sa classe : “Je sais que vous ne m’aimez pas, mais laissez-moi tranquille”. Depuis, “c’est un élève fragile, perturbé, en reconstruction” selon son père qui se demande : “Qu’est-ce qu’on a bien pu louper ?” Il n’y a pas de réponse aux raisons pour lesquelles son fils traîne son statut de souffre-douleur depuis son année de CE1. Comme un enfant sur dix, selon les estimations présentées à l’occasion des assises du harcèlement en milieu scolaire en mai 2011, timide tentative de l’Éducation nationale et du gouvernement d’enfin prendre en compte un phénomène qui, ailleurs, notamment dans les pays anglo-saxon et en Scandinavie, relève de la priorité.

Le concept de “bullying”, comme on le nomme en anglais, avait fait éruption dans l’actualité dans le sillage des tentatives d’explications à la tuerie de Colombine. L’enquête avait déterminé que les deux auteurs de la fusillade, Eric Harris et Dylan Klebold, étaient considérés comme victimes de harcèlement et avaient voulu se venger en exécutant à l’arme semi-automatique treize étudiants le 19 avril 1999 à l’heure du déjeuner. Dans son journal intime, Eric Harris avait écrit : “Tout le monde se moque de moi à cause de ma dégaine, parce que je suis faible et que je suis une merde. Et je vais prendre une ultime revanche ici.” Eric Harris était né avec une déformation du thorax, un pectus excavatum, ce qui le complexait. Pendant toute sa scolarité, il tentait d’échapper aux regards des autres au moment de se changer avant les cours de gym, de peur qu’on se moque de ce sternum enfoncé.

Les cours d’école et de collège sont féroces avec le détail qui fait basculer le sort d’un enfant dans le camp maudit des harcelés. Souvent une chose et son contraire. Trop faible, trop gros, trop petit, trop poli, trop sale peau, trop t’arrêtes de faire ta belle, trop riche, trop crevard, trop boloss, trop bronzé, trop bon élève, trop largué, trop bagues dentaires, trop coupe de cheveux de merde, trop effacé, trop décomplexé.
Une somme de jugements définitifs qui consacre la popularité des uns et le déclassement des autres. “C’est très minime, il suffit d’avoir du vernis à ongles ou des tâches de rousseur, et cela s’amplifie avec l’âge” , estime Magali Duwelz, qui a fondé l’association SOS Benjamin suite au décès de son fils en 1995. “Dans son cas, il s’est fait prendre à son propre piège. C’était : t’es pas cap’ de te pendre dans les toilettes ? Et finalement, je l’ai compris plus tard, il est mort de sa peur de ne pas avoir d’amis.” Le harcèlement est “une logique triangulaire” selon Grégory Michel, professeur de psychopathologie à l’université de Bordeaux II : “La victime, le harceleur et les spectateurs. L’enfant harcelé s’isole, aussi parce que les autres enfants ont peur de la contamination. En bref ; si je lui parle, cela va me tomber dessus à mon tour.”
Les critères, souvent, échappent aux parents, quand il s’agit de chercher les causes du harcèlement de leur enfant. Dans le cas de Florian, Olivier se demande si c’est parce qu’il est “timide”, “un peu en retrait”, “n’a pas 50 000 amis”, même “s’il n’est pas renfermé” et “faisait du sport”. Son père n’est sûr que d’une chose : “Je suis peut-être coupable de tout, sauf d’avoir répondu à un appel qui a sauvé mon fils. Pour le reste, je ne comprends pas. C’est une forme de violence sourde déconnectée de l’environnement social.” La famille habite à Montreuil-Juigné, une commune de 6000 habitants de la grande couronne d’Angers, loin de l’enfer supposé des établissements en ZEP, des cités où la police ne rentre pas, où les familles ont démissionné et où les petits caïds font la loi en attendant qu’on installe des détecteurs de métaux à l’entrée des lycées. Montreuil-Juigné, c’est l’espace péri-urbain qui ne choisit pas entre la campagne et la ville, une suburbia à la française, des villes dortoirs où les allées de troènes bien taillés quadrillent des lotissements de pavillons avec jardin et garage pour le Monospace. Le collège est fier de sa bonne réputation, de ses excellents taux de réussite, de ses statistiques sur la violence scolaire confinées sous les 2 %.

Un numéro vert et après ?

“Pendant très longtemps, on ne comprenait pas le discours de la direction. Nous tentions de les alerter, ils minimisaient les faits. Ils nous parlaient de chiffres, de pourcentages et nous, en face, nous n’avions pas de réponse à la question : on fait quoi avec notre enfant ?” déplore Olivier, le père. Même sentiment de parler à des sourds pour Virginie, qui a perdu sa fille des conséquences d’un suicide en février dernier. Selon sa mère, Margot était harcelée depuis plusieurs mois par trois filles de son collège de Wavrin, dans le Nord. “Elles se moquaient d’elle, la rabaissaient, la traitaient”. De la pure jalousie. Parce que Margot faisait de la gymnastique avec celle qui allait devenir la meneuse des trois harceleuses. Elle avait eu le malheur de remporter un concours et sa rivale n’aurait pas supporté l’humiliation. En fait, c’est toute la famille, recomposée, qui aurait été victime de la jalousie. Parce, d’après Virginie, “on est commerçants”, on a une “une friterie qui marche bien, de belles voitures” et que “les enfants ne font que répéter ce que disent les parents”. Quand elle rencontre le directeur du collège, il lui répond : “Ce genre de choses a toujours existé, demain elles seront copines”. Et quand Margot tente d’en parler à sa professeur de français, celle-ci lui répond : “Arrête de faire ta ‘briousse’”. Traduction : “ta pleureuse” en patois ch’ti.
“Cela correspond en gros aux deux profils d’enfants harcelés”, estime Grégory Michel en précisant : "Deux profils presque opposés. D’un côté l’enfant un peu chétif ou solitaire dont on est sûr qu’il ne pourra pas se défendre ou qu’aucun copain ne viendra aider. De l’autre, les enfants qui réussissent, notamment en sport, et qui peuvent représenter une menace pour les leaders ou ceux qui aspirent à le devenir. L’autre caractéristique des cas d’enfants harcelés, c’est l’idée d’intentionnalité. C’est pourquoi le harcèlement chez les petits est assez rare. Il est constitutif de la notion d’un groupe qui se construit sur des pratiques communes. Donc, plus tard.

Institutrice en maternelle à Roubaix, Sandrine n’imagine pas “qu’on puisse passer à côté de ce genre de comportement”. “Dans mon école, les gamins sont tous un peu cabossés, un peu crades, un peu amochés dans un contexte de violence domestique assez glauque mais, à cet âge-là, ils n’existe pas encore d’esprit de groupe qui puisse conduire au harcèlement collectif. Ils jouent tous ensemble. Ce qu’on remarque, ce sont les situations de dominé-dominant. On avait un gamin complètement subjugué par un autre qui en profitait pour le tabasser. Il a fallut briser cette drôle d’amitié.

Directrice d’une école maternelle en Seine-Saint-Denis, Pascale reconnaît ne “pas avoir été confrontée au phénomène”. Et qu’il n’existe pas, à sa connaissance, de “procédure ni de politique de prévention” pour régler ce genre de conflit : “Si c’était le cas, j’essaierais de jouer un rôle de médiateur.” Pour Olivier, père de Florian, “le corps enseignant n’est pas du tout préparé ni formé à ce genre de situation”. Magali Duwelz estime de son côté que “tout le monde se rejette la responsabilité”. “On a été reçus récemment à l’Elysée par la conseillère en éducation de François Hollande. À l’arrivée, les pouvoirs publics nous tapent dans le dos en exprimant leur soutien. On nous dit : c’est super ce que vous faites, ils sortent un petit document, mettent en place un numéro vert, créent un observatoire du harcèlement qui ne fait qu’observer mais la puissance publique satisfait de sa propre impuissance.”C’est vrai qu’on est très en retard en France. Par exemple, les Norvégiens ont commencé à travailler sur le harcèlement dans les années 70. Mais les choses commencent à bouger depuis deux ans”, tempère Grégory Michel. En attendant, les parents sont souvent contraints d’exfiltrer leur enfant de son école, ce qui “revient à punir la victime” selon le père de Florian qui ne craint qu’une chose : “Que mon fils devienne à son tour harceleur”.

Texte Joachim Barbier Illustration Postics

Lire les 3 commentaires

  • mercredi 14 janvier 2015
    idir : "Ma fille Nikita agéde 10 ans est régulièrement harcelée dans l'enceinte de l'école, et parfois même à la sortie des cours. Harcelée au nom de sa nationalité, de son physique. On lui dit qu'elle est moche( ma fille est très jolie, je le lui dit ), et pleins d'autres raisons farfelues. Maux de ventre, panique ont souvent raison de son envie de rendre en classe. Par courrier j'ai alerté Madame le proviseur, sa maîtresse. J'ai même tenté de parler aux enfants très gentiment. Rien n'y a fait. La maîtresse a juste organisé une petite réunion entre ma fille et ses harceleurs. 10 élèves contre 1. Comme les petits harceleurs elle a dû trouver ça juste. Moi pas. Moi je veux voir les parents de ces enfants dans le bureau de madame le proviseur, je veux que l'on m'explique si 10 enfants contre 1 enfant ça fait pas 10 adultes contre 1 adulte,. Moi je veux juste que l'on laisse Nikita poursuivre scolarité normalement. Je sais sa peur, alors quelques fois je la garde à la maison avec moi, mais pas toujours, car je veux qu'elle les affronte, qu'elle se batte, avec moi a ces côtés. C'est un groupe, une dizaine d'enfants prêt à en découdre même avec les adultes. On les traite comme si ils étaient incurables alors que nous somme dans le domaine du possible (10 ans), ou pire comme si se qu'ils infligeaient a leur camarade de classe était somme toute normale. Je suis affligée de cette situation inimaginable pour un parent. Il est indéniable que je sois très en colère et que parfois j'aimerais juste aller cassez la gueule aux parents, mais je ne pense pas que cela puisse se régler de cette manière. Je vais tenter d'aller à la rencontrer des parents de chacun de ces enfants et tentée d'expliquer le plus calmement possible cette situation anormale.J'en ai déjà rencontré 2 qui ont très bien compris dans quelle situation de peur leur enfant respectif avaient plongé Nikita en ( dernier fait en date 09/01/15) l'encerclant dans les toilettes où elle venait de se réfugier afin de leur échapper, de se voir retrouvée, poussée, apostrophée, devant répondre à tous dans un même temps d'actes qu'elle auraient générés. Miracle! Ces 2 enfants ont immédiatement arrêtés. Je vais continuer ainsi jusqu'au dernier parent, car j'ai l'espoir qu'ils expliquent à leur enfant que nous somme citoyens du monde et que c'est notre diversité, notre tolérance à recevoir et aimer ce qui ne nous ressemble pas qui nous enrichie et nous rend bon au yeux d'autrui. Parallèlement je vais continuer en écrivant un courrier au recteur de l'académie dont un de ses représentant a un bureau dans ma ville. Je me sais ne pas être l'abri de représailles de la par de certains parents, car comme on le sait nos enfants sont si gentils, mais je prend le risque car je souhaite que Nikita devienne une femme entière et heureuse. La maman d'une adorable enfant."
  • jeudi 15 janvier 2015
    Mélusine A : "Bravo pour cet article intéressant, c'est en effet un sujet très important et très sensible. Les écoles françaises malheureusement mettent souvent des oeillères devant ces comportements et c'est très dommage pour les enfants concernés, quand ce n'est pas dramatique."
  • vendredi 6 novembre 2015
    Le harcèlement scolaire | Doolittle : "[…] Hier se déroulait la première journée nationale contre le harcèlement à l’école. Un phénomène dont on ne parle encore que très peu en France alors que les cas de « bullying » s’accumulent depuis des années, comme on vous en parlait déjà en 2013 dans un article que vous pouvez lire ICI.  […]"

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