Bienvenue aux urgences pédiatriques

Reportage

Logiquement, c’est en cas d’urgence que l’on devrait emmener ses enfants… aux urgences. Mais, dans les faits, les choses ne sont pas toujours aussi simples. Pour un bobo, une petite fièvre, un mal de tête, les parents flippent et déboulent. Résultat ? À l’hôpital Armand-Trousseau, à Paris, spécialisé en pédiatrie, les gardes de nuit génèrent plus de fous rires que de peurs bleues. Reportage nocturne en blouse blanche.

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Les détails ne trompent pas. Ici, les néons sont plus doux qu’aveuglants, les bancs sont en bois, et la poste de télévision diffuse, en boucle, Les Aristochats. Derrière le bureau des admissions, l’infirmière porte un badge coloré, décoré, customisé de mille et un accessoires. Les urgences de l’hôpital Armand-Trousseau sont réservées aux enfants, et la salle d’attente ressemble un peu à une garderie. Pour y accéder, il faut longer les rues anodines et sans âme du 12e arrondissement de Paris, jusqu’à parvenir devant de grands bâtiments sans âges, tout en briques. Puis, il faut traverser de grandes grilles de château fort et remonter la rampe d’accès des véhicules, pour les amateurs de raccourcis en poussette –l’absence de sommeil et les hurlements provoqués par une otite ont tendance à rendre les gens pressés– ou prendre les escaliers, pour enfin arriver dans ce sas, qui se transforme souvent en "gare de triage".

 Ebola, bizutage et Helicobacter pylori

Il est 18 heures, un mercredi comme tous les autres, même si rien, ici, ne sent jamais vraiment la routine. Dans la salle d’attente, parents et enfants patientent sagement. De l’autre côté d’une baie vitrée, les médecins, infirmiers, aides-soignants et autres puéricultrices s’activent. Dans une pièce exiguë, l’équipe de jour passe le relais à celle de nuit. Après plusieurs minutes de concertation, les blouses blanches sortent enfin, emmenées par le chef du soir, Vincent, un beau gosse à la barbe impeccablement taillée, aux lunettes stylées et aux chaussures lustrées. Du genre à rassurer les mères et devenir pote avec les pères. Sous son bras, un classeur frappé des lettres infamantes, EBOLA. "Rien d’inquiétant, sourit Vincent. Il faut juste respecter une procédure, au cas où des profils suspects se présenteraient, avec une belle tenue intégrale comme vous avez dû en voir à la télé, dans le genre Breaking Bad." Derrière lui, trois internes de garde pour la pédiatrie, plus un pour la chirurgie, un bataillon d’infirmier(ère)s et deux aides-soignant(e)s. Au loin, un long couloir bordé de salles de consultation, de soins, de prélèvements et de lits pour les hospitalisations d’un soir.

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Pour l’instant, il n’y a pas foule dans la salle d’attente. "J’ai la réputation d’avoir des gardes plutôt calmes, se vante d’ailleurs le Dr Handsome. Il y des gardes de ‘poissard’ pendant lesquelles tous les pires scénarios peuvent s’enchaîner". Anaïs, une jeune et jolie puéricultrice, a néanmoins quelques doutes : "J’espère qu’un bus ne va pas arriver." Sa prière ne signifie pas que les accidents de cars scolaires sont fréquents. On désigne seulement le mot "bus" pour un arrivage massif de patients. "Parfois, on dit ‘charter’, mais c’est plus limite, non ?" Anne-Sophie, une infirmière décorée d’un pin’s aux couleurs du Sri Lanka, détaille : "C’est généralement vers 21 heures, ils ont mangé et ils arrivent tranquillement, après. Fièvres et vomissements sont, d’un coup, dramatiques !" À l’évidence, les blouses blanches n’ont pas le même langage que nous, simples mortels. Leurs phrases sont pleines d’acronymes (IAO, RGO, PL), de raccourcis en "o" (néphro, hépato, ortho) et de "du coup", signe d’un attachement immodéré au raisonnement logique. Ici, surtout, leurs mœurs sont étranges : des dossiers s’échangent sans raison apparente, des enveloppes, si possible marron, sont consommées par centaines, et les étiquettes autocollantes sont légion. À se demander si l’amour de la médecine ne commence pas avec l’âge des gommettes. Zoé, une interne blonde et prévenante, nous ramène à un discours plus intelligible : "Quand débute l’hiver, niveau maladie, c’est un peu ‘Winter is coming’. Après, le calme. C’est bien, parce que cela signifie que personne n’est malade. Cependant, on attend un peu l’arrivée des patients, pour apprendre et pratiquer."

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C'est aussi le dernier soir pour Vincent. Demain matin, il en aura fini des gardes. Se pose donc logiquement la question du bizutage. "Je te ferai un petit bisou avant ton départ. – J’espère un peu plus", répond-il à Claire, une charmante brune, piquante, qui ne relève même pas. Ce qui est sans doute pire que tout. Ici, on rigole beaucoup. Pour ne pas pleurer, c’est encore la meilleure solution. "Les infirmières, je vous confonds, vous vous ressemblez toutes", tente de nouveau le chef de garde. "Il fanfaronne, mais il nous respecte. Sinon, on ne les respecte pas non plus, et cela devient très, très dur", glisse une autre infirmière. Pour la peine, alors qu’il s’installe au poste informatique, Vincent est victime d’un écran retourné. Une blague rapidement corrigée, ce qui lui laisse l’occasion de s’intéresser au mémoire de Zoé. Le sujet ? L’Helicobacter pylori, une bactérie notamment à l’origine des ulcères gastroduodénaux. Comprenne qui pourra.

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 Bronchiolite carabinée, Ligue des Champions et Kevin Costner

"Je pars chercher des affaires et je reviens", prévient une mère en passant devant le comptoir des admissions. "Oui, très bien", s’entend-elle répondre. "Les parents se sentent quasiment obligés de tout nous dire, comme si nous étions leur tuteur ou leur patron. Ils nous demandent presque la permission d’aller aux toilettes", témoigne Anne-Sophie. Certaines infirmières, elles-mêmes mères, comprennent bien cette angoisse de l’hôpital. "Je suis plus indulgente, dit Claire, je gère mieux le stress des parents depuis que j’ai mon petit garçon d’un an." Anne-Sophie constate, plutôt avec ironie : "On s’alerte moins rapidement, même quand c’est grave. Une fois, une collègue a débarqué avec son gamin souffrant d’une bronchiolite carabinée. Nous lui avons toutes demandé ce qu’elle avait attendu pour venir." D’autres parents sont plus déconnectés, comme ce père qui demande où trouver un rafraîchissement, se voit indiquer le chemin des distributeurs, plusieurs portes plus loin, et commence à s’éloigner, son nourrisson bien calé dans ses bras, avant de se faire rattraper par la patrouille. "Vous allez peut-être nous laisser votre bébé ? –Ah oui, bien sûr."

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Vincent, placide, embraye : "Le problème, c’est qu’au moins 50 % des enfants qui arrivent ici, pourraient être traités en ville, auprès d’un pédiatre ou d’un toubib de famille. Que certains parents ne supportent pas que leur progéniture repartent sans traitement ; alors, nous filons des trucs légers ou parfois des placebos afin qu’ils s’en aillent. Cela dit, inutile de s’énerver après ceux qui viennent sans justification, sinon tu perds ton énergie pour le reste." Une infirmière, plus cash : "Certains parents savent quoi dire pour que les pompiers viennent et les déposent ici, directement." Anne-Sophie reprend : "Le plus marrant, ce sont les arguments qu’ils te sortent pour accélérer leur passage, style : ‘Il est minuit. Après, on n’aura plus de transports en commun’". "Sans oublier que les soirs de Ligue des Champions, c’est souvent plus calme", note Vincent. Zoé nuance, malgré tout, avec une certaine candeur : "Les parents sont nos meilleurs alliés. Ce sont eux qui connaissent le mieux leurs enfants, alors il faut les ménager." Anaïs arrive avec une belle lettre manuscrite, d’une écriture quasi scolaire, appliquée et soignée, remerciant, en des termes d’une sincérité d’autrefois, toute l’équipe pour son travail et le suivi de leur enfant. "On a aussi des dessins, des boîtes de chocolat. Ça fait toujours chaud au cœur."

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À 21 heures, les infirmières permutent : l’équipe de jour, majoritairement constituée de jeunes filles, laisse place à celle de nuit, avec bien plus de nuits au compteur. Et autant de rencontres avec les parents. "Une fois, dans cette salle aéro, un papa a tranquillement écrasé son mégot de shit dans un plateau de soin, comme ça, sans se poser de question, juste à côté des bonbonnes d’oxygène, dans un espace dédié aux soins pulmonaires des mômes", glisse Marjory, figure majeure de la nuit, du haut de ses deux septennats de présence sur le front.

Parfois, les témoins deviennent victimes, comme le confie Babeth : "Il est arrivé qu'une maman m’arrache une poignée de cheveux. Après certains incidents, comme ce papa qui avait explosé la vitre d’entrée, nous avons eu droit un temps à un ‘bodyguard’. C’était ainsi marqué, en anglais, sur la manche de sa veste, mais on était loin de Kevin Costner…" Il arrive aussi que la violence soit plus verbale que physique. "Je me souviens d’un soir, rembobine Marjory, où je passe par la salle d’attente avec un gosse intubé sur un brancard. Je reviens chercher un truc, et un père se plaint d’attendre et me demande si je joue aux cartes. Je lui ai répondu que j’étais plutôt Game Boy." Avant d’enchaîner : "Il arrive que nous soyons contraints de prendre les enfants avec nous, tellement les parents s’engueulent. Juste pour éviter qu’ils ne soient témoins de la scène. Ils sont déjà malades. Non ?" Heureusement que la vie est aussi faite de rencontres et que les enfants ne naissent pas dans des choux, l’amour a le droit de cité à l'hôpital pour enfants Trousseau. "Un collègue a trouvé deux parents en train de 'faire leurs petites affaires' dans les sous-sols. Le mieux, c’est qu’ils n’étaient pas arrivés ensemble, ils avaient chacun emmené leur gamin respectif, qui, eux, s’étaient retrouvés dans la même chambre.» Et les infirmières, elles se font draguer ? un peu ? "Il arrive que certains papas soient un peu lourds. Mais, dans l’ensemble, c’est assez calme." Vincent, lui, vante plutôt le bonus en dehors des murs de l’hôpital : "Évidemment, quand tu racontes en soirée que tu bosses aux urgences pédiatriques, genre ‘tu sauves des enfants tous les jours’, tu rencontres un certain succès."

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 Raiponce, cafard et mousse capillaire

Et les principaux concernés dans tout ça, les enfants ? "Quand ils sont sous MEOPA (mélange équimolaire oxygène-protoxyde d’azote, le gaz hilarant), ils te sortent des phrases adorables, des tonnes de ‘je t’aime l’infirmière’", sourit Marjory. Il y a aussi des pleurs, comme ceux de ce petit asthmatique, assis sur les genoux de sa mère, qui refuse le masque qu’elle essaie de lui poser. "On n’entend plus les cris, à force", remarque Vincent. "L’autre facteur que nous percevons bien, c’est l’évolution des prénoms, reprend Marjory. Ils suivent des modes. Maintenant, c'est les séries télés. L’autre fois, une petite fille s’appelait Raiponce, elle n’avait pas un cheveu sur le crâne…»

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Des iPads ont été installés dans les salles de consultation et de soins, pour fournir une diversion bien utile au moment des prises de sang et autres examens désagréables. Une révolution qui permet notamment de communiquer en cas de langue différente –grâce à Google Trad– mais ce n’est pas forcément au goût de tout le monde : "On chante moins avec les enfants, c’est un peu triste, on est quand même en pédiatrie", regrette ainsi Anne-Sophie.

Les cas défilent et Vincent fait rêver les ménagères. Une famille débarque avec une toute petite fille, suivie pour problème cardiaque, qui ne prend plus son biberon. Calmes, posés, rodés (sac et affaires bien rangés et à portée de main), ils discutent avec Vincent, presque entre collègues, qui dispense ses consignes sereinement, n’y voyant qu’une rhino gênant l’ingestion. Déboule un môme, qui a avalé la mousse capillaire de maman. Un appel au centre antipoison plus tard, le problème est réglé. "Le pire, c’est Noël, commente-t-il. Ils débarquent après avoir avalé un jouet ou une pile. Pour la plupart, jusqu’à une certaine taille, on laisse les voies naturelles remplir leur office."

Plus tôt dans la soirée, Anaïs, l’infirmière, avait prévenu: "Ce n’est pas Urgence, on ne fait pas de trachéo, ici. Et on attend encore George Clooney !" Mais, on n’est parfois pas loin de Scrubs, comme nous le prouve Marjory. "Une fois, une mère nous dit : ‘Mon gamin a avalé de la lessive, est-ce qu’il va faire de la mousse, s’il boit de l’eau ?’ Le grand classique, ce sont les consignes qu’on oublie de donner, par évidence : une maman est revenue, car elle n’arrivait pas à enfoncer le suppo dans l’oreille de son fils, pour traiter l’otite diagnostiquée la veille, et une autre en mettait dans le biberon, devant nous, en secouant bien pour mélanger. Ou encore le coup du vermifuge, dans les yeux." Claire frissonne encore au souvenir d’une consultation où elle a découvert à l’otoscope, "un cafard énorme dans les oreilles. Ils rentrent, grossissent, et ne peuvent plus sortir après." Le pompon d’or arrive finalement. "Ma fille tousse depuis deux ans –Pourquoi venez-vous que maintenant ? –Elle ne tousse plus !" Marjory poursuit : "Après, tu as le côté incroyable, mais vrai. Une gamine avait coincé son doigt dans les trous d’un banc métallique d’arrêt de bus, les pompiers l’ont ramenée, après en avoir découpé un morceau qu’elle trimballait donc au bout de sa main."

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L’horloge tourne, les lumières trop fortes commencent à brûler les yeux. Vincent est parti se coucher dans la salle de garde, pour la dernière fois de sa vie. Il ne sera réveillé qu’en cas d’urgence. Plus tard, Zoé s’en va aussi, laissant Anaïs, l’autre interne, une brune déterminée, en charge. Elle a dû se contenter d’un sandwich triangle surimi-crudités, après avoir rêvé de sushis toute la soirée. Heureusement, le bureau est plein de bonbons, pour petits et grands. Les phrases surréalistes se multiplient : "Ce n’était pas une infection bactérienne sous-jacente, j’ai été mauvaise langue", lance-t-elle. Une petite fille de 4 ans circule en princesse, enveloppée dans une charmante robe de bandages confectionnée par une infirmière. Le temps passe. Lentement. Vient l’heure du ménage. En effet, pas de femmes de ménage la nuit, déficit oblige. Les infirmières doivent donc retrousser leurs manches et nettoyer les salles. "Tu imagines ? Les parents nous voient en train de passer la serpillère et, ensuite, nous occuper de leur enfant !" Après quelques instants à frotter, Marjory retire ses gants en caoutchouc et remet sa casquette de personnel de santé. Un couple vient d’arriver avec un bébé de quelques mois, déjà venu ce week-end pour un soupçon de méningite. Il est 3 heures du matin, Anaïs doit faire une ponction lombaire. Ses traits sont tirés, son visage fermé, l’inquiétude est palpable. Enfoncer une aiguille de plusieurs centimètres dans la colonne vertébrale d’un nourrisson a souvent cet effet-là. Mais elle le fera. Pas le choix.

 Texte Nicolas Ksiss-Martov et Charles Alf Lafon
Photos Pierre Lapin
Article paru dans le Doolittle n°21, actuellement en kiosque.

 

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  • : "Trop fort et très vrai"

  • : ""l'équipe de jour, majoritairement constituée de jeunes filles"... Jeunes filles ? Peut-être des "jeunes femmes" ? Ou encore des "infirmières en début de carrière" ? Allez mon petit, vous m'apporterez un café avec le dossier de la chambre 4..."

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