« Tu vas voir à la récré… »

Reportage

Le 5 mai , les Editions Montparnasse ont la bonne idée de sortir en DVD le très beau documentaire d'Alice Langlois et Pascal Auffray "C'est pas du jeu" qui suivait durant 6 mois les péripéties de la cour de récréation d'une école maternelle du 18ème arrondissement à Paris. Au moment où les beaux jours vont redonner toute son importance à cette espace unique d'apprentissage social, dans sa naïveté mais aussi sa cruauté, voici l'occasion de se repencher sur ces quelques mètres carrés ou nos enfants découvrent la "jungle" de la vie entre paires.

Visuel à plat DVD C'est pas du jeu

C’est un espace de béton de quelques mètres carré, planté au cœur de l’école, mais c’est beaucoup plus que cela. C’est un lieu de jeu, de sociabilité, d’amour, de haine, de violence, et parfois même de pipi-caca… Dans la cour de récréation, les gamins sont lâchés en liberté (surveillée). Ils ne sont pas tous très à l’aise, mais sont au moins eux-mêmes dans leurs frustrations, leurs joies, leurs névroses. Plongée dans un espace interdit aux parents.

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“Ce qui est incroyable avec cet endroit si particulier, c’est que l’on peut y observer à quel point, et dès le départ, les tout-petits utilisent les outils de la vie en société : la séduction, le pouvoir, la ruse, l’autoritarisme…” Le réalisateur Pascal Auffray parle en connaisseur. En compagnie d’Alice Langlois, il vient de réaliser le documentaire “C’est pas du jeu”, pour lequel il a suivi pendant six mois la vie de la cour de récréation d’une école primaire du 18e arrondissement de Paris, “parfaitement située entre les quartiers bobo et populaire”. Un exercice de longue haleine, à hauteur de kids, une caméra légère à la main et le dos cassé en deux. “Nous voulions rester au plus près des gosses, sans jamais montrer d’adulte, juste les interactions entre les enfants, sans aucun commentaire, en nous mettant à leur niveau. C’est dans cette configuration que l’on réalise que pour eux, la cour de récré, que leurs parents trouvent toujours trop petite, semble en fait immense.” Immense, comme dans cette scène où le petit Axel, exclu d’un jeu, va s’asseoir au bout d’une rangée de bancs, au terme d’une marche qui lui semble interminable.

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Au-delà de sa taille, la cour de récréation est, en tout cas, un immense lieu de vie où les enfants jouent, se construisent, s’aiment, se détestent, se tapent dessus, s’embrassent… Un espace à part. Pour la sociologue Julie Delalande, qui a également beaucoup travaillé en immersion, la cour possède l'immense mérite de nous sortir du point de vue “adulto-centrique”, qui prédomine le reste du temps, tant en classe qu’à la maison. Dans la cour, ce sont les enfants qui fixent la plupart des règles. C’est donc un lieu de vérité. “On redécouvre les enfants, confirme Caroline, professeure des écoles en maternelle, à Nancy. Et pas toujours sous leur meilleur jour. Parfois, tu ne reconnais même pas les gamins d’amis que tu avais vus évoluer dans un contexte familial, très mignons et sages. Il y a des typologies d’enfants que tu retrouves d'une année sur l'autre : celui qui reste dans tes jupes ou celui pour lequel il faut garder un vélo en particulier, au risque d'une crise impressionnante, et qui va faire, durant toute l’année, des tours de la cour en pédalant comme un forcené…” “En classe, ils ne peuvent pas trop se lâcher. Alors, dès qu’ils se retrouvent dans la cour, ils s'occupent sans trop de risques de leurs petites affaires, poursuit Naima, prof de CM2 à Champigny, dans le 94. Puis, tu te retrouves à séparer les protagonistes, pour des conflits de fond : Untel m’a fait un doigt tout à l'heure depuis son pupitre, il a mal parlé sur ma mère, l’autre m’a volé mon stylo ou mes billes…”

Pour une fois, les enfants posent les règles

La cour de récréation, une jungle urbaine à échelle miniature ? “Cela peut sembler très dur à observer en tant qu’adulte, avoue à l’usage Pascal Auffray. Dans le film, le cas d’Axel est terrible et touchant à la fois. Il n’arrive pas à rentrer dans les règles du jeu, il est relégué par ses petits camarades qui finissent par lâcher un ‘on ne joue pas avec toi !’ Il ne maîtrise pas les codes. Il essaie, mais n’y arrive pas. Il vient demander ce classique ‘tu es mon copain’, que tu entends dix fois par jour sortir de la bouche de tous les gosses, pour tenter de se faire une place...” De fait, la cour de récréation fonctionne selon des principes précis et des règles informelles. Dans une scène d'anthologie du documentaire, une petite fille se retrouve ainsi quasiment devant le tribunal de ses pairs qui lui reprochent d’avoir cassé la barrette de l'une d'entre elles. Elle est sommée de s’expliquer, puis elle est jugée et punie.

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“La façon dont s'exprime la personnalité des enfants lors de la récréation me fascine, continue Jean-François, directeur d'une école primaire du centre de Paris, à l'aube de sa retraite. Certains versent directement dans les jeux collectifs. Mais, étonnement, d'autres lisent tranquillement dans un coin alors que d’autres encore restent tout le temps solitaires. Une sorte de géographie des affects se dessine chaque jour dans ce petit carré, au cœur de l'école.” Mais il suffit d’un rien pour que ce bel équilibre bascule, que la mécanique se grippe. “Nous avions un gamin très avancé, qu’on aurait dû faire passer en CP, qui savait lire et écrire en moyenne section, se souvient Caroline. On n’a pas voulu lui faire sauter une classe, ce qui est parfois une fausse bonne idée. Il s'est tellement ennuyé toute l'année, qu'il nous l'a fait payé à la récré de diverses manières, quand il ne nous étranglait pas un camarade.”

Avec ou sans ballon de foot ?

Parler “cours de récré”, c'est plonger dans un temps suspendu. Un lieu de vie, un moment bref et intense, qui rythme la journée, généralement à 10 h 30 et 15 heures. Un entre soi dont les adultes restent généralement à l’écart. Même si, en primaire et en maternelle, les enseignants ne sont jamais loin. “La grosse différence avec le collège, précise Naïma, c’est que nous sommes responsables des mômes durant toute la journée scolaire. Nous avons ainsi une vision plus complète des gamins, ce qui n'est pas négligeable, en principe, pour le travail pédagogique.”

Alors, puisqu'il faut être là sans vraiment l'être, que peut signifier “surveiller”, dans un endroit où se produisent vingt mini-événements à la seconde ? “J’ai du mal à comprendre les collègues qui se plaignent que leur cour ne soit pas assez grande, reprend Naïma. Il y a, certes, un grand gap entre Paris et la province, où effectivement les cours sont deux fois plus grandes. Mais trop grande, cela devient l'enfer, impossible de garder tout le monde à l'œil.” Caroline, professeure des écoles en maternelle à Nancy, ne semble pas idéaliser l'espace pour l'espace. “Chez nous, c’est un rectangle classique, comme souvent, avec des structures de jeu somme toute habituelles : toboggan, l'incontournable sol mou pour les petits, etc. Et c'est très bien comme ça. Après, évidemment, en grande section, ils tournent en rond, ils connaissent par cœur, et cela bascule dans la recherche de la connerie à faire.”

Au centre de ce territoire, souvent un lieu stratégique : le terrain de foot. Parfois problématique. “Nous avons dû interdire les ballons pendant les récrés communes, sinon les grands s’approprient tout l’espace au détriment des petits, dit Jean-François. On peut les tolérer durant celle du midi, où la moitié est en train de déjeuner.” “Chez nous, rapporte Naïma, il faut vraiment faire attention à ce que le terrain de foot ne soit pas entièrement capté par les CM2 ou les CM1. Il faut organiser des tournois, dont les petits sont très fans. Puis se battre, pour que les filles y trouvent aussi leur place, car les garçons ont très vite tendance à les exclure, alors qu'au contraire des idées reçues, elles le réclament. Étrangement, le basket ne suscite pas autant d'envie…”

Pipa-caca dans la cour

Bien au-delà de la configuration du lieu et de son architecture, l'important est évidemment où se situe l'école. “Il existe naturellement des différences d’un endroit à l’autre, liées à l’environnement, confesse Jean-François, qui a terminé sa carrière dans le Marais. Je me souviens, cette année, d'un enfant bouleversé parce qu'un de ses petits camarades l'avait traité de ‘tasse de thé’. Cela peut nous sembler surréaliste, mais pour lui, c'était tragique. Surtout au regard de ce que tu peux entendre ailleurs. Ainsi, quand j’exerçais dans le quartier de la Goutte d’Or, je prenais le courrier avec une pince pour ne pas me faire piquer par des seringues. La violence dans la cour de récré renvoie surtout à ce qui se passe à l’extérieur. Un jour, j'ai vu un papa sortir la ceinture pour taper son fils dont je lui racontais les bêtises. Tu ne peux pas avoir une cour calme, après.”

Naturellement, cette spirale de liberté peut vite s’étendre et obliger l'adulte à réinvestir son rôle et sa place “Pour moi, continue Jean François, ce sont les toilettes le point névralgique, le lieu de tous les dangers. Les enfants vont s’y enfermer à deux ou trois, et tu dois ensuite aller les libérer. Je n'ai toujours pas capté pourquoi ils trouvent cela si amusant. Je passe souvent pour y déloger les petites filles qui s’assoient sur les radiateurs, en leur expliquant gentiment que ce n'est pas véritablement un endroit idéal pour leur servir de salon de thé. Et, si par malheur, tu ne jettes pas parfois un œil discret — il faut quand même respecter leur intimité — en dix secondes d'inattention, tu découvres ton plafond constellé de PQ mouillé, ce qui semble le summum de l'éclate pour eux.” Le pipi-caca reste, de toute façon, un hit en la matière de cour de récréation. “Une fois, un enfant avait traversé la cour pour venir uriner dans la petite et adorable fontaine de notre cour. Un autre a suivi peu de temps après en déféquant, normal, tranquille...”

Qui sera le roi de la cour ?

On comprend donc mieux que cette zone inconnue, inaccessible, suscite l’inquiétude des parents, et parfois, leurs réactions épidermiques. “On passe beaucoup de temps à gérer des parents qui viennent se plaindre que leur enfant a subi telle ou telle chose dans la cour de récréation, poursuit Naïma. On peut les comprendre. Mais on ne peut être partout, quand on a un groupe de 80 mômes éparpillés à surveiller. On essaie au maximum de gérer quand cela dérive…”Une fois, j'ai vu débarqué un papa par la porte d'entrée, qui était entrouverte, commente Jean-François. Il a filé directement vers un gosse pour lui parler, parce qu'il s'en serait pris à son fils. Je n’ai pas eu le temps de dire ouf ! Comment résumer mon point de vue ? Les parents n'ont rien à faire dans la cour de récréation, c'est nous l'interface...” Sans oublier l'éternel syndrome de surprotection : “Certains parents sont un peu à cran, note ainsi Ludovic. Une maman nous harcelait, dès qu'il faisait chaud, pour que sa fille ne soit pas déshydratée, comme si on allait laisser les gamins au soleil pendant des heures...”

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Car, loin des parents, l'enfant est lui-même et peut se livrer. “C’est marrant, sourit Ludovic, les enfants viennent vers nous pour nous raconter leur vie, leurs sorties, leurs vacances. On connaît même parfois les disputes familiales, ou en tout cas on les devine en décodant un peu. Et puis, très vite, tu te trouves confronté à leur perception du monde des grands. Une fois un petit garçon m’avait fait un bisou sur la paupière et une gamine avait rigolé en s'exclamant ‘Vous êtes gays’. Je n’imaginais même pas qu’en maternelle elle puisse connaître le terme. Elle n'a jamais voulu m'avouer d'où elle le connaissait, très fière d'elle. C'était peu de temps après la ‘Gay Pride’. Donc, peut-être...”

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“Il faut absolument essayer de laisser aux enfants la plus grande marge de manœuvre possible, explique Jean-François. Toute la journée les gamins sont enfermés et encadrés. Il faut qu’ils puissent s’exprimer, créer. C’est indispensable, pour eux, de pouvoir le faire. Par exemple, l’an dernier, ils jouaient au ticket de métro. Ils s’amusaient à taper et retourner un simple bout de carton siglé RATP, dont je ne veux pas trop imaginer où ils pouvaient les récupérer.” “En fait, ce qui m’a marqué, c’est qu’ils sont plus intéressés par la mise en place des règles, que par le fait de jouer, se rappelle Pascal Auffray. Dans une séquence, une petite fille essaie désespérément d'imposer son système, en installant un vague rapport de pouvoir auquel ses camarades se dérobent allègrement…” Elle apprend. Elle grandit.

Texte Nicolas Ksiss-Martov pour le Doolittle n°16 "L'école enfin expliqué aux parents".
DVD "C'est pas du jeu", éditions du Montparnasse, pvc 15€

 

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