“QUOI, T’ES PAS ENCORE ENCEINTE ?”

Tabou

Elles ont 30 ans, elles sont heureuses en couple, épanouies, mais elles ont choisi de ne pas avoir d’enfant. Pas tout de suite. Elles en auront. Mais elles prennent leur temps. Conséquence: elles subissent en permanence les coups de pression de leurs proches. Dans une France archi-féconde, pas facile de faire les choses à son rythme.

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Victoire est graphiste. Talons qui claquent, mi-Betty Boop, mi-Calamity Jane, elle raconte d’une voix éraillée de gamine son mec plus âgé, sa carrière et cette quête du bonheur qui passe par une volonté affirmée de ne pas rejoindre le grand bal des mamans. Pas maintenant, en tout cas. “Je cherche mon bonheur. Il passera par les enfants, j’en suis certaine. Quand je vois les bébés de mes copines, je fonds. Si je suis stérile, j’en adopterai, mais je me laisse le choix de les faire quand je veux. Mon bonheur, aujourd’hui, il passe par mon boulot, ma vie de couple à deux. C’est très égoïste mais c’est comme ça.” La jeune femme de 32 ans peut faire ce qu’elle veut, quand elle veut, sortir sans avoir à chercher de nounou, travailler tard, passer du temps en tête-à-tête avec son amoureux. Tout va bien, et pourtant : “Je dois tout le temps me justifier. Les gens ne comprennent pas que je ne veuille pas d’enfant pour le moment. Ils oublient que je suis simplement heureuse ainsi.”

Pressions, insinuations, accusations

Égoïstes, puériles, irresponsables, vaines, dérangées, arrivistes, frustrées, pauvres filles, superficielles, cœurs de pierre, inconscientes, tellement chiantes que ‘tu m’étonnes, elles ne doivent pas trouver de mec’. Tous ces termes, Victoire les a entendus. Elle fait partie de ces trentenaires sans enfant victimes d’une pression qui confine au malaise. Qu’elles brandissent leur âge avec panache, comme un new deal providentiel – Thirty is the new twenty ? – ou qu’elles soient simplement occupées par ailleurs, les femmes qui décident d’attendre avant d’être mères dérangent. Victoire fouille dans ses souvenirs pour compléter la liste : “Vous n’avez pas l’impression d’être égoïste ?”, “Qu’est-ce qui se passe, en fait ?”, “Pourquoi vous n’en faites pas ?”, “C’est quoi le problème ?”, “Et vous allez adopter un chien ? Un chat ?”

Moulée dans un jean slim, fine et longue, Lucie, 38 ans, s’occupe d’une galerie d’art dans le XXe arrondissement de Paris. Elle tient Armand, 3 mois, dans une main, un verre de bordeaux dans l’autre. “Je ne voulais pas d’enfant. Ça ne me manquait pas. Je ne me suis jamais imaginée, projetée dans le rôle d’une maman. Même physiquement. En même temps, je savais que Fabrizio en voulait. On est ensemble depuis seize ans. Jusqu’à nos 30 ans, on ne s’est pas posé de question ; c’est à partir de notre mariage que les gens ont commencé à nous mettre la pression. Un an passe, puis deux, puis cinq. Nous, on s’éclatait. On faisait plein de choses. Je ne ressentais aucun besoin viscéral d’avoir un bébé.” On dit souvent de Lucie que c’est une intello, avec un côté “dark”. C’est parfois ce que l’on dit des femmes qui n’ont pas une volonté instinctive d’enfanter. On s’imagine aussi trop souvent qu’elles n’aiment pas les enfants. Qu’elles ont d’autres préoccupations et d’autres sujets de conversation que la rééducation du périnée ou les problèmes de dents. C’est vrai. Mais les parents aiment aussi beaucoup être entre eux. Ils organisent des anniversaires, des week-ends tipi et autres réjouissances qui remplacent peu à peu les dîners arrosés entre potes, ou finalement “tu n’es plus invitée” car “il y aura trop d’enfants, je préfère t’épargner ça”.

Victoire décoche un sourire à fossettes au garçon de café “Je vais vous prendre un thé vert ! Ah non ! En fait, un Coca zéro, rien à voir !” Elle poursuit, remontée, évoquant les copines qui s’y sont toutes mises et la drôle d’impression de ne plus vraiment faire partie de la bande. “Quand t’as 30 ans, là, on te met une pression de dingue pour avoir un enfant. Je travaille, j’ai un mec depuis huit ans qui a un train de vie plutôt élevé. Tout va bien, en gros, mais on est hyper-regardés. Soit je suis trop carriériste, soit j’ai un problème, soit mon couple a un problème… Y a forcément quelque chose qui ne tourne pas rond dans le fait de ne pas vouloir d’enfant tout de suite ; c’est comme si ça m’était forcément imposé, comme si c’était un non-choix.”

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La gynéco aussi met la pression

 “Et vous, vous faites des enfants parce que vous ne pouvez pas écrire de livre ?”, répondait Simone de Beauvoir, en pleine promo du Deuxième Sexe, à une journaliste qui lui avait demandé si elle écrivait des livres parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant. Plus d’un demi-siècle plus tard, on continue à penser qu’une femme sans enfant subit son état. Justine, 34 ans, est avocate dans un gros cabinet anglais spécialisé dans les crashs aériens. Elle a un joli sac et de belles mains blanches qui s’agitent quand elle parle, est à l’aise sur les fauteuils design du drugstore des Champs-Élysées. “Dans la vie, il faut avoir des objectifs et moi, depuis que j’ai 19 ans, mon objectif, c’est réussir ma vie professionnelle. Je suis pressentie pour devenir partenaire dans mon cabinet. Depuis que j’ai 19 ans, je travaille pour que tout ce qui est en train de m’arriver se produise et maintenant, alors que j’ai un boulot de dingue, on me dit qu’il faut que je fasse un enfant !”

Elle croque dans son club sandwich et boit une gorgée d’eau gazeuse. Son portable vibre, elle s’excuse et consulte ses messages. La jeune avocate brillante veut des enfants, plusieurs. Elle s’accorde simplement un temps de réflexion quand les autres, ses amis, sa famille, lui soufflent de lâcher prise, que ce n’est jamais le bon moment, qu’elle trouvera des solutions. Mais Justine ne voit pas du tout les choses comme ça : “Je veux réussir ma vie professionnelle. Si j’ai un enfant maintenant, je vais être tout le temps tiraillée et frustrée. J’ai envie de m’en occuper. Je ne veux pas des nounous du matin au soir.” Même son de cloche chez Victoire, la pétillante graphiste : “Je vais tellement aimer être maman. Je ne veux pas tout bousiller alors que je ne suis pas prête. Dans deux, trois ans, on verra…” “Mais ce sera trop tard”, lui répondront forcément des bonnes âmes.

Elle raconte dans un souffle sa dernière visite chez la gynéco qui la suit depuis ses 15 ans : “J’étais dans son cabinet et une nana l’appelle en panique. Elle la conseille et lui dit de revenir la voir demain. Elle raccroche et elle me dit : ‘Ce n’est pas facile. Elle s’y prend tard pour avoir un enfant !’ Moi, dans ma tête, je me dis : “Elle doit avoir au moins 37, 38 ans. Quand elle m’a dit qu’elle avait mon âge, j’ai cru que j’allais tomber de ma chaise.” À partir de 27 ans, le corps vieillit, et rien, pas même les New Balance et la frange d’ado, ne peut faire oublier cette réalité. Victoire finit son Coca zéro. Elle enchaîne en mordillant la tranche de citron : “Ma mère est en dépression car je n’ai pas d’enfant. C’est un drame pour elle. Elle m’a eue a 40 ans, du coup, aujourd’hui, elle en a 70. Le but de toute sa vie, c’est de me voir enceinte. L’autre jour, elle m’a carrément fait un schéma pour me montrer, si j’avais un enfant maintenant, quel âge il aurait quand elle mourrait, et ce qu’elle ne pourra pas vivre avec lui si j’attends encore. L’horreur !” Elle conclut, philosophe, entre deux bouffées de Marlboro light : “Même sur le marché des célibataires, les mecs préfèrent les filles avec des enfants, ça les rassure. Ma mère me met face à la réalité. C’est déprimant et en même temps, c’est ça, grandir, réaliser que quand tu fais un choix, tu dois forcément renoncer à quelque chose.”

Obligée de mentir pour être tranquille

“Il est impossible aujourd’hui qu’une femme, passé 30 ans, ne soit pas consciente des risques qu’elle prend de diminuer sa fertilité, continue la psychanalyste Hélène Blin. Les gynécologues le crient sur tous les toits. C’est une véritable propagande !” Une propagande relayée par le biais d’une litanie d’opinions proférées en douce, de conseils bien intentionnés, de situations gênantes qui peuvent aller jusqu’au harcèlement. Émeline, éditrice de livres pour enfants, replace une mèche de cheveux blonds derrière son oreille. Pour elle, c’est la double faute. Non seulement elle est en couple mais en plus, elle travaille dans le milieu de l’enfance. Son bureau est recouvert de dessins et d’affiches colorées. Avec son cardigan rose pâle et ses ongles de petite fille, elle ne fait pas ses 34 ans, certains collègues bien intentionnés la surnomment même Dorothée. “Quand j’ai débuté dans l’édition jeunesse, les gens ont commencé à me dire : ‘Mais tu n’as pas d’enfants, tu ne peux pas savoir, ce n’est pas ton domaine.’ Pour eux, d’emblée, je n’étais pas légitime car je ne pouvais pas comprendre de quoi je parlais ni à qui je m’adressais.”

Le monde de l’enfance est une chasse gardée. Émeline subit chaque jour la pression de ses collègues qui deviennent au fil du temps de plus en plus intrusives. “Comme je suis un peu ronde, que les gens savent que je suis en couple, dès que je prends quelques kilos, j’ai droit à des sourires complices. Pour peu que je sois sous antibiotiques et que je ne boive pas à une soirée, les paris sont lancés. Un jour, il y a même une fille qui est arrivée avec ses gros sabots, genre : ‘Oh ! Je ne savais pas. Félicitations ! Bah quoi ? Ah tu n’es pas enceinte ?’ Bah non, je suis juste grosse.” Jusqu'au jour où elle se fait carrément agresser lors d’une présentation de projet. “Elles ont commencé à déblatérer sur le bien- fondé de mes choix, à mettre en perspective mon travail avec celui de ma concurrente. L’autre fille était maman alors quand elle parlait des enfants ‘ça sortait de ses tripes’. Émeline ajoute, perplexe : “Comme si c’étaient mes ovaires qui allaient décider de ce que je fais dans ma vie.” Pour couper court au lynchage, Émeline a fini par mentir pour avoir la paix en s’inventant de faux problèmes gynécologiques. ‘Ça leur a fermé le clapet, mais c’est quand même fou que j’aie dû en arriver là.”

Texte : Amanda Rubinstein
Illustations : Marie Bretin
Article paru dans le Doolittle n°22, disponible en vente sur le Dooli'shop.

 

Lire les 6 commentaires

  • mercredi 17 juin 2015
    : "Il y a aussi les réflexions inverses pour celles dites "jeune" (dans la vingtaine) et qui veulent un enfant. “Tu es trop jeune!”, “Pense d’abord à ta carrière!”, “Les féministes ne se sont pas battu pour rien pour que tu fasses un enfant et deviennes soumise à ton homme”, “Et quand vous allez divorcer tu vas faire comment?” etc. De nos jours les femmes sont censées être au toujours top, savoir tout faire et endosser tous les rôles possibles (petite amie, amie, collègue, mere etc) . Elles doivent avoir une super carrière pour être, bien sur, épanouie dans leur vie mais aussi penser au fait de pouvoir être indépendante (vis-à-vis de son mec surtout). À 24 ans difficiles d’avoir une belle carrière, voir un contrat tout court. Tout ça pour dire qu'on aura toujours des réflexions que ça soit après 30 ans ou avant pour avoir des enfants. Finalement 28 ans pourrait être l’âge “acceptable” pour les gens ahah merci le regard du monde.. Pas facile d'être une femme de nos jours tiraillé par les envies d'antan et nos envies de liberté et d’indépendance d'aujourd'hui."
  • mercredi 17 juin 2015
    youpi : "je m'interroge vraiment sur la nécessité de souligner aussi bien le fait que, bien sur, elles en veulent, plusieurs même .... j'ai eu l'impression de lire "attention, non, on ne parle pas de ses femmes qui n'en veulent pas... les femmes dont on parle subissent le jugement, alors qu'elles ont juste retardé le projet.""
  • mercredi 17 juin 2015
    : "Evidemment libre à chacun de mener sa vie comme il l'entend. Mais le corps a une réalité que les désirs ne peuvent pas parfois suivrent. Et sans juger, je pense qu'il est important d'informer toutes les femmes des grandes difficultés qui peuvent exister pour enfanter après trente quatre ans. c'est une réalité biologique qui ne rencontre pas toujours la réalité sociologique ou psychique."
  • mercredi 17 juin 2015
    annah.b : "C'est très drôle! Pour ma part j ai une vie bien remplie à 33 ans six ans que j ai ma boite qui cartonne, je bosse comme une folle, mon mec plus âgé n était pas sûr de vouloir d enfants... Imaginez la pression de l'entourage après 10 ans De vie commune! Bref je suis tombée enceinte étonnement par hasard ou pas (finalement on laisse la vie décider pour nous), ma fille me remplie de joie et on mène une vie heureuse... Cependant je subis toujours des pressions... Par rapport à mon implication dans le travail, les réunions et les restos au on s accorde avec mon cher et tendre et blabla et bla. Quoi qu il arrive qu on est ou non des enfants la société est culpabilisante pour les femmes. Plus nos choix et notre libre arbitre sont forts plus la bonne pensée sociale pèse sur nos épaules et le pire c est que ces remarques viennent souvent des femmes... Je ne suis pourtant pas féministe cependant je trouve qu il y a encore beaucoup de travail afin de faire évoluer la société."
  • lundi 22 juin 2015
    : "Personnellement, je ne souhaite pas avoir d'enfant. Je suis encore jeune (24), je n'ai pas fini mes études qui sont prévues pour être longues mais la maternité ne m'attire pas. Pourtant, j'aime les enfants! Je suis dans le domaine de l'éducation et j'en vois tous les jours. La maternité pour moi impliquerait tellement de questions, de la ligne d'éducation des enfants à l'obligation un jour de les laisser partir, l'organisation de sa vie de couple qui pour le moment me satisfait totalement... Une chose est certaine: hors de question de faire un enfant pour faire plaisir aux autres. Si cela doit gêner ou surprendre, voire frustrer la famille, la pression ne devrait pas nous faire culpabiliser. qui est égoiste? la belle mère qui s'ennuie? la collègue qui ne comprend pas? refuser de faire un enfant n'est pas forcément le signe du cariérisme ou de l'égoisme, mon futur métier pour le moins tourné vers le social et l'avenir des enfants en témoigne pour moi, et même si ce n'était pas le cas, venons nous au monde pour satisfaire les autres ou pour s'épanouir? (grande question digne du bac de philo)."
  • dimanche 28 juin 2015
    Pause café : la sélection du mois de juin 2015 – Baby Factory : "[…] Nous la maternité on est en plein dedans. Mais c’est un choix, qui n’est pas celui de t… […]"

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