oliver jeffers, l’exposition

Interview

Oliver Jeffers était de passage à Paris à l’occasion de l’inauguration de son exposition From the Alphabet qui se déroulera jusqu’au 7 janvier à la galerie Colette. Entre projets inédits, inspirations et anecdotes intimes, rencontre avec le célèbre illustrateur irlandais qui depuis plus de dix ans déjà fait chavirer le cœur des kids,  mais aussi celui des parents.

Photo sous intro
 ©John Messinger

Doolittle : Pourquoi avez-vous choisi la galerie Colette pour présenter cette exposition ?

Oliver Jeffers : Tout a commencé avec la folle envie de lancer une collection, constituée d’une ligne de vêtements et d'objets issus de l’univers de Il était une fois l’Alphabet. Il y a environ un an, mon ami Tim a suggéré que nous organisions une exposition à la galerie Colette autour de cette même thématique. J’ai trouvé cette idée fantastique ! Dans cette exposition, on retrouve l’ensemble de mes livres illustrés, mais aussi les personnages grandeur nature de Il était une fois l’Alphabet. Tirés des pages de l’album, quelques dessins notoires sont notamment exposés. J’ai décidé de les associer en dessinant un grand paysage, reliant les planches les unes aux autres plutôt que de les accrocher sobrement au mur.

Question 1

Dans votre livre, les histoires semblent elles aussi liées les unes aux autres.

C’était la première fois que j’avais l’occasion de faire un livre rassemblant des histoires courtes, j’ai pris beaucoup de plaisir à le réaliser car toutes ces dernières se connectent entre elles. Prenez par exemple l’épisode de la tasse qui se casse : elle est d’abord réparée par la pieuvre puis brisée en mille morceaux à chaque fois que le terrible monstre est dans les parages. Je trouve que ce système de raccords stylistiques fonctionnent particulièrement bien dans ce livre.

Quand as-tu décidé de lancer une collection d’objets tirés de Il était une fois l’alphabet, pourquoi ce livre en particulier ?

J’y pensais depuis un bon nombre d’années, j’avais vraiment envie de créer quelque chose d’original pour ce projet. Mais cela nécessite beaucoup d’efforts, de recherches et bien entendu d’argent. Après réflexion, Il était une fois l’Alphabet semblait être la solution la plus logique. Nous pourrions à la fois tirer parti des nombreux personnages et histoires que composent ce livre, et garder le contrôle sur l’aspect technique et esthétique.

Question 3

Quel est ton personnage préféré ? La pieuvre ?

Si c’est le personnage que le public affectionne le plus, ce n’est pas nécessairement le mien. Mon choix se porterait d'avantage sur Léon Lux le bûcheron, qui n’arrête pas de se faire frapper par la foudre.

Question 4

Tu as déclaré dans ton premier court métrage que les livres illustrés représentent pour toi le moyen le plus fascinant de raconter des histoires, quand tu utilises toutes les sortes de moyens artistiques pour exprimer ton style (courts métrages, clips vidéos, customisation d’objets). Pourquoi ?

En effet, les livres illustrés sont pour ma part un choix de prédilection car ils offrent une grande liberté pour celui ou celle qui les explore. Le lecteur a le loisir de s’inclure dans l’histoire et de la développer sans forcément se tenir à la lisière des mots et des illustrations. Les films sont quant à eux très prescriptifs, le message délivré semble cantonné aux règles du genre. Dans un livre illustré au contraire, il y a beaucoup plus à suggérer. Le lecteur se doit de remplir les blancs et il a l’avantage de découvrir l’oeuvre à son rythme : un potentiel ainsi illimité et beaucoup plus stimulant.

Question 6

Dans votre univers, les objets du quotidien semblent vivre en harmonie avec ses personnages imaginaires. Pourquoi affectionnes-tu autant le collage et les scénographies faites à la main ?

Je pense que c’est parce qu’une grand partie de ce que je fais est réactionnaire, en constante mouvance. C’est très rare qu’une fois fini, un dessin ou une peinture ressemble à ce à quoi je me l’étais imaginé au départ. Je réagis et créée en fonction de ce qui apparaît sur la page, et si je réalise qu’un autre procédé esthétique serait plus harmonieux pour le résultat final, je n’hésite pas à changer mes plans. Bref, je ne me limite pas aux barrières des styles. Avec le collage, il existe énormément de textures et d’images existantes avec lesquels on peut s’amuser. Il est parfois plus simple de créer un bel univers autour d’un dessin en ayant ce goût du mélange improvisé plutôt qu’en partant de simples ébauches.

Dans l’une de tes interviews, tu as déclaré que A Child of Books (pas encore paru dans sa version française ndlr) était un hommage aux histoires de ton enfance ayant façonné ton sens artistique. A quel conte pour enfant faisais-tu allusion en particulier ? 

Dans A Child of Books, ma référence première a été sans conteste Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift. Par une étrange coïncidence géographique, ce conte satirique s’était emparé de mon imagination alors que je n’étais encore qu’un gosse. J’ai en effet découvert que l’auteur était originaire de Belfast, ma ville natale. L’idée des Voyages de Gulliver lui est apparu alors qu’il contemplait les montagnes qui environnent la ville, il semble en effet qu’un immense géant s’est assoupi sur un de ses pans. Cette modeste histoire, qui se produisit au sein-même de la petite ville où j’avais grandi, m’apparut comme si soudain tout devenait possible.

Question 7

La réalisation de A Child of Books a nécessité cinq années de travail, alors que tu participais activement à de nombreux autres projets. Cela implique-t-il une organisation drastique ou plutôt une improvisation méthodique ?

Les deux, en fait. Ce projet a été le fruit d’une collaboration avec le typographe Sam Winston, dont le travail est magnifiquement technique. Il nous a fallu environ trois ans pour discerner les points qui lient nos univers de manière organique, naturelle. Cette entreprise a nécessité beaucoup de temps et d’organisation car il vit à Londres et moi à New-York. Il a fallu travailler d’arrache pied pour superposer nos dessins respectifs et déterminer les procédés d’impression afin d’obtenir un résultat parfait, comme nous l’avions imaginé au départ.

As-tu de nouveaux projets en prévision pour cette nouvelle année ?

Oui, je suis en train de travailler sur de nouveaux livres illustrés jusqu’à la moitié de l’année prochaine et… c’est tout ce que je peux dire pour le moment (rire espiègle). Je vais notamment continuer les performances liées au Dipped Paintings Project dans le monde entier.

Question 9
 ©John Messinger

En parlant de voyages, est-ce que ces derniers ont eu un impact sur ta manière de créer ? As-tu une anecdote de voyage ou un pays en particulier qui t’a inspiré ?

Dur de penser à quelque chose en particulier, mais les journées à l’aéroport sont celles où mon esprit vagabonde le plus car je suis obligé de ne rien faire d’autre qu’attendre. C’est d’ailleurs généralement là-bas que mes idées les plus surprenantes apparaissent. L'anecdote de voyage qui m’a la plus marquée remonte à plusieurs années déjà, lors d’une tournée promotionnelle au Mexique et en Malaisie. A Mexico City, tous les enfants étaient persuadés que la trame de l’histoire se déroulait là-bas et s’identifiaient beaucoup aux personnages. J’ai trouvé cela génial, et c’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle je laisse les caractéristiques liés aux personnages et aux paysages aussi vague dans mes œuvres. En Malaisie, même constat de la part des enfants. Cela est arrivé de manière accidentelle et cette aventure m’a démontrée que mes livres étaient vraiment accessibles à tous, et ce dans le monde entier.

Dans tes livres illustrés, tu ne te limites pas aux sujets enfantins. A de nombreuses reprises, le lecteur peut déceler un sens de l’humour très noir, surlignant des thèmes assez dur comme le trouble de l’anxiété sociale, la défaite, mais aussi la mort. Pourquoi est-ce aussi important pour toi de toucher à des sujets comme ceux-là ?

Je ne pense pas que ce soient des choses que les enfants se doivent de comprendre à tout prix, mais si je le fais c’est que ce sont des points que je considère indispensables à la trame de mes histoires et je ne suis pas du genre à fuir face à ce genre de sujets. Mes livres sont ouverts à tous, c’est pourquoi je les appelle des livres illustrés et non pas des livres pour enfants. Les kids sont beaucoup plus intelligents que ce que les gens veulent bien croire, ils décèlent très rapidement les tenants et aboutissants de mes histoires. Je pense d’ailleurs qu’ils les affectionnent parce qu’ils sentent que je ne leur parle pas de manière condescendante. La mort, les accidents, les maladies, tout ça arrive dans la vraie vie, et les enfants doivent bien l’affronter eux aussi, alors pourquoi pas ?

Dans Il était une fois l’Alphabet, tu remercies ton père pour vous avoir laissé toi et ton frère ne pas faire un vrai job. Quand as-tu décidé de vivre de ton art ?

Quand j’ai réalisé qu’on pouvait être payé pour faire des dessins j’ai foncé ! J’avais entre quatorze et quinze ans, et mes amis étaient poussés à se diriger vers des carrières du service public, médecin ou encore avocat… Mes parents à moi m’ont seulement dit : “fais tout ce qui te rendra heureux”. Cette déclaration a redoublé ma créativité à l’époque. Par chance, je me suis toujours senti très encouragé.

 

Question 8

Merci Oliver !

From the Alphabet by Oliver Jeffers, jusqu’au 7 janvier 2017 à la Galerie Colette.
Il était une fois l’Alphabet, Oliver Jeffers, éditions Kaléidoscope, 19€
A Child of Books, Oliver Jeffers, éditions Walker (UK), 15€

Propos recueillis par M.I.

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