Le boss des maths

Rencontre

Maximilian Janisch n’a que douze ans. Mais il étudie déjà les mathématiques à l’université, se passionne pour la cosmologie et parle trois langues. Quand le surdoué a une minute de libre, il répète même du Gogol avec des camarades de lycée. Reportage aux côtés du petit génie suisse.

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C’est sa devinette préférée. Celle qu’il aime poser aux invités quand ses parents reçoivent. Une fois que tout le monde est assis, que son père a débouché sa plus belle bouteille de Crianza et que chacun est servi, Maximilian demande : “Papa, je peux poser ma colle ?” Le père acquiesce, ravi. “Si nous faisons tous ‘tchin’, combien de fois les verres vont claquer ?” La question paraît simple, la réponse l’est un peu moins. Pris de court, la plupart des convives se trompent. Le petit Suisse indique alors d’une voix fluette comment calculer la solution. “Au XVIIIe siècle, le mathématicien Carl Friedrich Gauss a répondu à ce problème, posé sous une forme différente, en moins d’une minute”, souligne ensuite le père. Avant d’ajouter, sourire aux lèvres : “Et il avait 6 ans.”

À 12 ans, Maximilian est un surdoué des maths. Un jeune Suisse capable de résoudre n’importe quelle devinette avec une facilité déconcertante, de suivre des cours au lycée, mais aussi d’intégrer en parallèle le département de mathématiques de l’université de Perpignan 8 ans avant l’âge requis, comme il l’a fait en septembre dernier. “C’était juste pour un séjour linguistique”, jure le crack, qui parle déjà couramment l’allemand, l’anglais et le français. Assis en bout de table, dans la maison familiale de Meierskappel, près de Lucerne, le pré-ado est vêtu d’un T-shirt à l’effigie du dessin animé Futurama. À presque 70 ans, son père, retraité, arbore un look bien différent. Ancien professeur de maths à l’université reconverti en cadre dans une société d’assurances, Thomas porte une chemise à petits carreaux, des lunettes rectangulaires et un bouc blanc. Au dessert, il jette un regard vers sa montre en croquant dans un merveilleux dégoulinante de guimauve. 14h. “Allez hop, Maximus, on va à l’université !”

Toutes les deux semaines, le duo grimpe dans une vieille décapotable Mercedes noire, direction l’université de Zurich. Sur le siège arrière, Maximilian, sage comme une image, potasse un pavé de 840 pages proposant 700 exercices destinés aux étudiants en deuxième année de licence en maths. Au volant, entre deux virages serrés, le père aime questionner son fils sur les leçons du jour. À chaque bonne réponse, il marmonne “Next !” avec une pointe d’accent allemand. Père et fils traversent ainsi la Suisse alémanique, brumeuse et vallonnée, jusqu’aux portes du campus où étudie l’enfant.

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Un QI de 149+, le maximum de l’échelle standard

La première fois qu’il a mis les pieds à la fac, c’était en 2013. Le garçon est alors déjà très en avance sur son âge. Quelques années plus tôt, alors qu’il avait la tête dans les nombres à 12 chiffres, ses enseignants voulaient lui apprendre à compter jusqu’à 20. Au grand dam de son père. “Il fallait le sortir de cette prison intellectuelle !”, se rappelle Thomas, encore remonté. À 9 ans, après une “accélération” scolaire, voici donc Maximilian en terminale, du moins en ce qui concerne les cours de maths. Pour imiter ses camarades, il décide de passer la très exigeante “maturité gymnasiale”, l’équivalent suisse du baccalauréat, dont le taux de réussite plafonne à 20%. Muni d’une bouteille d’eau et de barres lactées, il planche d’abord sur l’épreuve écrite de maths dans une salle d’examen séparée des autres candidats. Un mois et demi plus tard, le gamin doit démontrer à l’oral le théorème principal du calcul différentiel et intégral. Dix jours après, les résultats tombent. Dans le système scolaire suisse, la meilleure note s’élève à 6. Le surdoué crâne : “J’ai eu 5,75 !”

Ses parents sont ravis. Ils le font postuler à l’école polytechnique fédérale de Zurich. Hélas, le directeur du rectorat doit leur annoncer que les statuts de l’université aux 20 prix Nobel ne permettent pas l’inscription d’un élève aussi jeune. Âge minimum requis : 16 ans. Grosse déception pour la petite famille. “C’était comme se retrouver à la gare avec un billet et ne pas être accueilli...”, déclare Maximilian dans la presse nationale. Deux ans plus tard, sur la route qui mène à l’université, Thomas considère que l’école a commis une “faute” en recalant Maximilian. Il rappelle qu’Albert Einstein s’était aussi vu refuser l’accès à l’école polytechnique fédérale de Zurich en 1895. Puis finit par lâcher du lest : “Quelque part, ce refus a été notre chance et celle de l’université de Zurich. Nous les avons rencontrés à la fin du mois d’août, ils ont accepté d’accueillir Maximilian, à raison d’un cours toutes les deux semaines, sous l’aile du professeur Camillo De Lellis.”

Pour arriver jusqu’au bureau du professeur De Lellis, il faut traverser le campus de l’université de Zurich, passer devant le musée d’anthropologie, puis pénétrer à l’intérieur d’un immeuble gris, l’Institut des mathématiques. À l’entrée du bâtiment, un panneau aligne une cinquantaine de portraits d’enseignants chercheurs. Maximilian pointe du doigt la photographie d’un homme chauve en chemise blanche : le fameux Camillo De Lellis. “C’est le plus beau !”, rit l’écolier, mi-taquin mi-admiratif. Devant le bureau du mathématicien italien de presque quarante ans, plusieurs posters annoncent des colloques à Leibnitz, Berlin ou Lyon. À l’intérieur, un grand tableau noir est couvert de chiffres entourés à la craie blanche. Maximilian salue son mentor, puis s’assoit dans un coin de la salle pour trois quarts d’heure de cours particuliers. Au programme : un exercice ardu sur lequel Maximilian travaille depuis des jours.

Pendant ce temps, Thomas se pose à la cafétéria de l’université, peuplée de vingtenaires pianotant sur leur MacBook. Il revient sur les dons du fiston. “On a eu un professeur de piano, ça ne donnait rien. On a essayé de le mettre sur un terrain de football, ça ne donnait rien. À 4 ans, on a remarqué qu’il s’intéressait aux nombres, se souvient-il en touillant son café crème. Avant même de savoir écrire, Maximilian calculait les chiffres qu’il voyait sur les plaques d’immatriculation des voitures.” Le QI de Maximilian est calculé à 149+, soit le maximum de l’échelle standard. Encore aujourd’hui, Thomas peine à expliquer de telles capacités intellectuelles. Seule certitude : cela ne viendrait pas de la séance de “jeux mathématiques” qu’il organise chaque soir pour son fils depuis ses sept ans. “Vous ne pouvez pas transformer quelqu’un en surdoué, c’est impossible ! Par exemple, si je m’entraîne aux 100 mètres, ça ne donnera rien, je ne pourrais toujours pas le courir en 11 secondes... C’est d’abord dans les gènes.”

Thomas répète que son fils n’est pas un “génie”. Encore moins un “martien”. Il garde d’ailleurs un souvenir ému de l’émission Toute une Histoire à laquelle Maximilian a participé il y a quelques mois. Diffusé en début d’après-midi sur France 2, l’épisode est consacré aux surdoués. Outre Maximilian, la production du programme a invité deux ex-enfants précoces aux parcours difficiles. Sur le plateau, une psychologue en talons s’interroge sur la sociabilité des jeunes à haut potentiel. Peuvent-ils être heureux ? Se faire des amis ? À écouter les intervenants, non. “Maximilian était le seul contre-exemple”, se rappelle Thomas. “La majorité des surdoués ont des problèmes psycho-sociaux, ils bloquent à l’école. Mais ce n’est pas le cas de mon fils. Certes, l’école primaire peut être un environnement brutal, mais ça se passe bien mieux au lycée. Naturellement, à cet âge-là, ses camarades s’intéressent au sexe opposé ou au disco (sic), alors que Maximilian se passionne pour la cosmologie...” À l’école primaire, le directeur notait que Maximilian “pleurait au bord du préau”. Le paternel assure aujourd’hui que son fils a noué des amitiés au lycée.

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Bientôt Stanford ?

Après avoir fini son café, Thomas s’arrête pour regarder sa montre. 16h. Coup de fil à Maximilian. L’enfant décroche avec la Google Watch qui ne quitte jamais son poignet : “Papa, le cours est fini !” Le binôme remonte dans la vieille Mercedes. Prochaine étape : rendre visite à un adolescent dans une banlieue tranquille de Zurich. Jonas, 14 ans, a découvert Maximilian via une vidéo Youtube. Fasciné par les dons de son jeune compatriote, ce passionné de mathématiques a cherché à le joindre par mail. Ils ont discuté par messagerie, se sont envoyé des photos, ont fini par convenir d'un rendez-vous chez Jonas. Maximilian a 25 minutes tout pile pour faire connaissance. Après quoi, la journée reprendra son rythme effréné. Autour d’un bouquin de 1500 pages, les deux enfants discutent de leur amour des chiffres. “Je n’aime pas les matières où il faut juste apprendre par cœur, où il ne faut pas vraiment comprendre...”, explique le surdoué, toujours coiffé d’un épi récalcitrant. “J’aime bien les maths, parce que c’est élégant, c’est un art. Il faut faire quelque chose de très simple pour que tout le monde comprenne.”

19h. Dans le théâtre du gymnase Imensee, à l’est de Lucerne, une troupe de lycéens répète la pièce Der Revizor du dramaturge russe Nicolas Gogol. Chaque élève campe son rôle avec soin. Il y a l’aguicheuse en leggins léopard, queue de cheval et top moulant ; le rustre à bide apparent, en chaussons noirs et chaussettes vertes ; le type en costard, à cheveux plaqués, qui ne sourit jamais. Et puis Maximilian, plus petit que tout le monde, le dos courbé, ganté de noir, dans le rôle d’un juge manifestement sans pitié. Bettina, la metteuse en scène, court dans tous les sens, dicte ses ordres, crie “Musik !”Chaque année, depuis 12 ans, nous jouons une pièce avec les élèves du lycée. Ces derniers temps, il y a de moins en moins d’enfants à mes cours, les parents trouvent que le théâtre, ce n’est pas assez sérieux...”, souffle-t-elle entre deux actes, navrée de voir tant de pression peser sur de si jeunes épaules. Aux yeux de Maximilian, jouer la comédie occupe un peu trop de place sur le planning quotidien : “Le théâtre, c’est quelque chose de très drôle. Mais ça prend plus de temps que je pensais... Souvent, les répétitions durent jusqu’à tard. C’est vraiment très difficile de tout faire.”

Les répétitions s’achèvent autour de 21h. Pour la dernière fois de la journée, père et fils montent dans la décapotable vintage. Retour à la maison. 500 mètres carrés de confort moderne : trois wi-fi, deux drones, une piscine désespérément vide. Monika, la mère, est de retour après une journée de travail à Bern. Après une journée éreintante et pas loin de 200 kilomètres parcourus, Maximilian baille d’épuisement. Ses parents rêvent à haute voix, pour son avenir, de l’université américaine Stanford, dans la Silicon Valley, “où il y a des prix Nobel”. Lui ne sait pas. Il avoue aimer la Suisse et les vacances dans le Sud de la France, à côté de Perpignan, où il fait du trampoline et joue à Minecraft, son jeu préféré. Il monte dans sa chambre, à l’étage. À côté de la porte, un écriteau est suspendu : “Place du Paradis”. Demain, Maximilian commence seulement à 10h. Il a été dispensé de cours de maths.

Texte Grégoire Belhoste et photos Renaud Bouchez.
Article initialement paru dans le Doolittle n°25.

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