La vie free range

Reportage

“Free range”, littéralement “élevés en liberté”… Derrière cette étiquette inspirée de l’industrie de la volaille, des parents américains ont théorisé une éducation par l’autonomie, persuadés qu’il n’y a aucun danger à laisser ses enfants rentrer seuls du parc ou de l’école. Mais leur méthode est loin de faire l’unanimité. Dans plusieurs États américains, elle reste même illégale. Reportage. 

Il a 10 ans et un petit air de Tom Sawyer. Pantalon de corsaire, cheveux en pagaille. Rafi, tout juste rentré de l’école, est parti seul bricoler dans le jardin. Sa petite sœur Dvorah, 6 ans, joue au parc, au bout de la rue. Sans chaperon pour la surveiller. “Quand ils ont claqué la porte tout à l’heure et sont sorti dehors, j'ai pensé : ‘C’est une super journée, ils ont raison d’en profiter’, raconte Danielle Meitiv, leur mère, assise à la table du salon. Quand je rentre du travail et que mes enfants ne sont pas là, je regarde l’horloge, je sais que l’école est finie, qu’ils sont au parc et je me dis : ‘C’est le meilleur endroit pour eux.’” Danielle n’est ni une inconsciente ni une hippie. Mais aux États-Unis, la liberté qu’elle offre à Rafi et Dvorah est loin d’être la norme.

Les Meitiv vivent près de Washington. Ce n’est pas Wisteria Lane, la banlieue trop propre sur elle de la série Desperate Housewives, mais sa rue est très tranquille. Des petites maisons en briques rouges entourées d’un jardin. Des voisins sympathiques. En cette belle journée de printemps, pourtant, un détail cloche : il est 16h30, et on n’entend aucun bruit dans le voisinage, pas un seul cri d’enfant en train de jouer, tout juste quelques voitures qui passent au loin. “On se croirait dans un film de science-fiction où tous les enfants auraient disparu”, ironise Danielle Meitiv. Elle se souvient très bien de la première fois où son fils est sorti pour faire le tour du pâté de maisons sans surveillance. De son excitation quand il a poussé seul la porte. Et de la déception à son retour. “On pensait qu’il allait rencontrer d’autres enfants et jouer avec eux, mais en fait, il n’a jamais croisé personne. À part des adultes qui promenaient leur chien...”, se désespère Danielle Meitiv. Ce jour-là, elle comprend que cette éducation free range qu’elle pensait être la plus “naturelle” du monde ne l’est pas dans l’Amérique d’aujourd’hui. Dans certains États, elle est même carrément illégale.

Retour à la maison dans une voiture de flics

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En anglais, l’expression “free range” sonne d’abord comme une blague : il n’y a que dans les supermarchés qu’on croise des poulets et des œufs étiquetés “free range”, élevés en plein air. C’est Lenore Skenazy, une ancienne journaliste, qui a mis un nom sur ce concept il y a quelques années, après avoir laissé son fils de neuf ans se balader seul en métro à New-York. “J’étais très fière de lui, alors j’ai écrit un petit article sur le sujet. Je pensais que ça n’allait pas intéresser grand monde. Deux jours après, j’étais invitée à la télévision pour défendre, simplement, le fait que je faisais confiance à mon fils !”, se souvient-elle. Depuis, Lenore Skenazy est la chef de file des parents “free range”. Telle “Super Nanny”, elle anime sa propre émission à la télé américaine. Dans un programme ironique appelée La pire maman du monde, Lenore Skenazy démontre à des parents morts d’inquiétude que leurs enfants sont parfaitement capables de rentrer sains et saufs de l’école sans qu’on leur tienne la main. Et qu’ils deviendront ainsi des adultes autonomes, sans peur, ouverts sur le monde. Sur son site internet, les parents plus prudents peuvent télécharger une petite carte d’identité, à customiser avec la photo de son rejeton. Il y est inscrit cette mise en garde : “Je ne suis pas perdu, je suis un enfant ‘free range’.” Au cas où un voisin, ou un policier, s’en inquiéterait.

Dans une quinzaine d’États au total, en effet, il est interdit de laisser un enfant seul, pour rentrer de l’école ou revenir du parc par exemple. Dans le Dakota du Nord, un État du Nord-Ouest américain à la frontière avec le Canada, la loi précise que jusqu’à 9 ans, tout mineur doit “être supervisé en permanence par un adulte responsable”. Dans l’Illinois, autour de Chicago, en dessous de 14 ans, un enfant ne peut pas rester seul à la maison ou dans une voiture. Là où vit la famille Meitiv, dans l’État du Maryland, voisin de Washington, un enfant doit toujours être avec une personne de confiance de plus de 13 ans. Ce qui met mécaniquement Rafi, 10 ans, Dvorah, 6 ans, et leurs parents hors-la-loi.

Un samedi après-midi juste avant Noël, les enfants sont rentrés seuls du parc. Ce jour-là, des yeux anonymes les ont aperçus dans la rue et ont appelé le 911, le numéro d’urgence de la police américaine. Les enfants ont eu beau répéter aux agents qu’ils n’étaient pas perdus, qu’ils avaient l’habitude de faire ce trajet, rien n’y a fait. Ils sont montés dans la voiture de patrouille pour rentrer chez eux, à quelques centaines de mètres de là, où leur père les attendait. Et le ton est monté. “Les agents ont été très menaçants et agressifs avec mon mari. Ils l’ont suivi dans la maison. Mon fils m’a appelée en pleurant. Ma fille fait des cauchemars depuis”, enrage Danielle Meitiv. “S’ils étaient inquiets, ceux qui nous ont dénoncés auraient pu m’appeler directement, au lieu de penser que c’était un crime !”, s’agace-t-elle encore. Les Meitiv ont été l’objet d’une enquête des services sociaux. Ils ont été reconnus coupables de “négligences” et pressés de changer leur mode d’éducation.

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Les laisser grimper aux arbres, les laisser vivre…

Quand il a lu l’histoire de la famille Meitiv dans les journaux, Russell Max Simon a réuni sans tarder sa compagne et leurs trois enfants pour une mise au point. Ce père, qui vit également dans le Maryland, projetait de laisser sa fille de 11 ans se promener avec son petit frère de 4 ans. Ils auraient donc été eux aussi en infraction. “On a dû apprendre aux enfants qu’un voisin pouvait représenter pour eux un danger, car il risquait d’appeler la police. C’est triste, car on leur avait dit au contraire qu’ils pouvaient se promener tranquillement, car ils trouveraient toujours sur leur route un adulte pour les aider s’ils étaient perdus”, confie-t-il.

Souvent caricaturés comme des baba-cools, trop laxistes, les parents “free range” insistent sur les règles qu’ils ont établies avec leurs enfants avant de les laisser partir seuls : commencer par connaître son nom, son adresse et son numéro de téléphone par cœur, puis savoir appeler à l’aide en cas de besoin. Quand ils étaient plus petits, Danielle Meitiv a parfois écrit son numéro de téléphone avec un feutre sur le bras de Rafi et Dvorah avant qu’ils ne s’aventurent dans les allées du zoo de Washington. Juste au cas où. Les deux enfants ont en fait appris à marcher seuls dans la rue comme ils avaient appris avant ça à manger avec une cuillère, puis à lacer leurs chaussures, explique leur mère. Et à ceux qui s’inquiètent de le voir seul avec sa petite sœur traverser Georgia Avenue, cette grande artère très passante située à moins de deux blocs de leur maison, Rafi explique qu’il a inventé une technique bien à lui pour ne prendre aucun risque : attendre qu’un adulte se lance en premier, coller cet inconnu au train le plus près possible et marcher ensuite dans ses pas. Parce que “s’il y a quelqu’un de grand, les voitures le voient”, a simplement calculé Rafi.

Quand on leur demande s’ils continuent à s’inquiéter quand leur progéniture est dehors sans surveillance, tous ces parents “free range” s’exclament en riant : “Of course!“C’est comme quand je vois mon fils de quatre ans grimper à un arbre, explique Russell Max Simon. Je m’inquiète évidemment, je veux éviter qu’il se fasse mal, mais je ne veux pas le surprotéger. Pour moi, c’est même la pire chose à faire.” “Si vous pensez que je me fiche de la sécurité, vous avez tout faux”, enchaîne Lenore Skenazy. “Mais je suis contre cette idée que s’ils sont constamment surveillés, si on leur donne un téléphone ou qu’on leur colle un GPS, on n’aura plus jamais à s’inquiéter. Désolé, ça ne marche pas comme ça”, insiste-t-elle. Dans sa ligne de mire, une autre catégorie de parents américains, philosophiquement opposés aux “free range” : les parents “hélicoptères”. Eux tirent leur nom de cette impression qu’ils donnent d’être en vol stationnaire au-dessus de la tête de leur progéniture afin de la surveiller en permanence…

Parents free range vs parents hélicoptères

Votre fils a quatre matchs de football par semaine ? Si vous êtes une mère “hélicoptère”, vous devez être présente, à chaque instant, assise dans les tribunes, pour le supporter. Stéphanie Kamaruzzaman, une Française qui anime un groupe d’entraide entre parents à Washington, se souvient d’une amie qui défendait ce choix d’être une mère “hélicoptère” : “Elle disait qu’elle s’était ennuyée dans sa propre enfance et qu’elle ne voulait priver ses enfants de rien. Du coup, ils avaient un emploi du temps de ministre. Ils avaient des occupations sans arrêt. Mais au final, cela fait des enfants qui ne savent pas jouer sans un adulte, qui sont perdus dès qu’ils sont tout seuls. Et quand ils arrivent à l’université, on doit même donner des cours aux parents pour qu’ils apprennent à vivre seuls à leur tour !” Avec ses trois enfants, Stéphanie Kamaruzzaman n’est ni “hélicoptère” ni pour autant “free range”. “C’est aussi très américain d’avoir besoin de caractériser chaque type d’éducation et de les opposer jusqu’à l’extrême”, observe-t-elle.

Aux États-Unis, c’est dans les années 80 que les positions ont commencé à se cristalliser autour d’un scénario catastrophe qui s’est mis à trotter dans la tête de chaque parent : voir son enfant enlevé par un inconnu au bout de la rue. En Floride, en 1981, Adam Walsh est kidnappé dans un centre commercial. Le corps de ce petit garçon de six ans est retrouvé quelques jours plus tard, affreusement mutilé. Le téléfilm sur cette affaire a été vu par près de 40 millions de téléspectateurs lors de sa première diffusion. Au même moment, les visages d’enfants disparus commencent à être imprimés sur les bouteilles de lait que les Américains voient tous les jours sur la table de leur petit-déjeuner. “On avait l’impression qu’il y avait des enfants enlevés tous les jours et on a commencé à croire que les enfants étaient vraiment en danger”, analyse Lenore Skenazy. Pour les parents free range, les États-Unis sont aujourd’hui tout sauf un idéal de liberté. “Vous voyez un enfant seul dans une voiture et vous pensez : ‘Oh mon dieu, il va mourir, il faut arrêter sa mère...’ Même si elle était juste sortie pour acheter une bouteille de lait. C’est maintenant un raisonnement automatique”, regrette Lenore Skenazy. Pour elle, dans les critiques contre l’éducation “free range”, il y a aussi une part de misogynie. “Personne n’osera dire que les femmes doivent rester à la maison. En revanche, reprocher à une femme de laisser son enfant rentrer seul de l’école est parfaitement courant. Le message subliminal est pourtant le même : pour être une bonne mère, il faut surveiller ses enfants 24h/24 et 7j/7.”

Pour tenter de faire évoluer l’image des parents “free range”, Russell Max Simon a créé il y a quelques semaines une association avec sa compagne avocate et plusieurs autres familles. Lui travaille dans la com, il a l’habitude de mener des campagnes politiques à Washington, il est donc en train de sonder les élus locaux pour tenter de modifier la loi dans son État, le Maryland. “Nous essayons de ne pas apparaître comme trop radicaux ou extrémistes. Nous voulons juste expliquer que c’est la liberté des parents qui est en jeu”, précise-t-il. Mais le chemin est encore long. Quelques jours après notre rencontre, Rafi et Dvorah Meitiv ont de nouveau été arrêtés en rentrant du parc. Vers 18 heures, leurs parents ont commencé à s’inquiéter. À 20 heures, les services sociaux ont appelé pour dire que les enfants étaient dans leurs locaux. À 22h30, ils ont pu enfin rentrer chez eux. À l’avenir, les Meitiv ne prendront plus le risque d’être “free range”. Ils pensent sérieusement à déménager. Si l’un d’eux obtient un poste à l’étranger, ils n’hésiteront pas. Le rêve de Rafi, prendre tout seul le métro pour aller visiter le centre-ville de Washington, attendra.

Texte par Fannie Rascle, à Washington pour le Doolittle n°25
Illustrations par Joachim Larralde

 

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