En quête d’identité

Témoignage

Né sous X, Geoffrey n'a jamais voulu connaître ceux qui l'ont mis au monde. Au contraire de son amie Clémentine, qui cherche depuis longtemps à retrouver ses origines. En écumant les forums, le mois dernier, la jeune femme a enfin trouvé quelqu'un, au bout de la ligne, qui a répondu. Seulement, ce n'était pas sa mère. Mais la famille de Geoffrey.

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Partagée entre des questions existentielles, l'écran d'un ordinateur et l'amour d'une famille adoptive, la vie de Clémentine est l'histoire d'une jeune femme de 23 ans en quête d'identité. Née de parents inconnus, comme 400 000 autres personnes en France, elle écume depuis plusieurs années les forums internet, pour retrouver celle qui l'a mise au monde. “Je l'ai toujours su, mes parents adoptifs ne me l'ont jamais caché. Quand j'étais petite, ils m'ont même donné un petit livre de la DDASS, avec une histoire de lapins qui avaient adopté une tortue, explique-t-elle avec humour et reconnaissance. En même temps, dans ma famille, tout le monde a les yeux bleus, sauf moi.” Bien que comblée, la jeune femme a longtemps été hantée par le secret qui entourait sa naissance. Au fur et à mesure de son adolescence, les mêmes questions se répètent : qui suis-je ? pourquoi m'a-t-on abandonnée ? Clémentine trouve réconfort et compréhension dans l'amitié qui la lie à Geoffrey, lui aussi né sous X et de sept ans son aîné. “Même si on peut essayer de comprendre ou de ne pas juger le geste, il y a toujours cette interrogation qui nous hante, savoir d'où l'on vient, quelles sont nos origines, explique le jeune trentenaire, à la voix grave et au collier de barbe bien taillée. On voudrait, au moins, pouvoir mettre un visage sur la personne qui nous a mis au monde.”

Une annonce qui ressemble à celle de Romain
De nature peu communicative, Geoffrey n'a pourtant jamais cherché à répondre à ces questions, enfermant ses doutes au fond de lui. “Je pense que j'avais peur de l'inconnu. J'ai une grande gueule, et je n'avais pas forcément envie d'être déçu.” Tout l'inverse de Clémentine, qui se lance, dès son adolescence, dans une quête effrénée, avec le soutien de ses parents. La majorité à peine entamée, elle écrit au conseil général pour consulter son dossier, et obtient la levée du secret. “J'ai rencontré une dame qui est revenue avec une pochette. Il y avait une signature sur un des papiers. Rien que le fait de savoir que ma mère avait eu la même feuille que moi entre les mains, ça m'a fait bizarre, se souvient-elle, avant de déchanter. Je n'ai pas eu le droit à beaucoup d'informations. Seulement un prénom, Sonia.” Pas de photo, pas de message écrit : c'est bien peu pour la contenter. La déception digérée, Clémentine commence donc à chercher des réponses sur Internet. “J'ai créé une page sur Facebook où je partageais des articles ou des annonces. Très vite, j'ai été dépassée par l'ampleur du truc, certains papiers faisaient 300 000 vues.” Mais les recherches, elles, ne progressent guère, au fil des années. “Des gens m'ont envoyé beaucoup de liens prometteurs, mais, au bout d'un moment, j'ai lâché l'affaire parce que cela ne donnait rien. C'est impossible. Si ma mère n'a pas voulu se manifester avant, pourquoi le voudrait-elle maintenant ?”

Clémentine est sur le point d'abandonner lorsqu'elle tombe, un jour, presque par hasard, sur un lien Facebook un peu particulier. Un avis de recherche sur lequel figurent la date du 3 septembre 1986 et la ville de Dijon. “J'ai tout de suite compris que c'était la ville et l'année de naissance de Geoffrey, on en a parlé tellement souvent… J'ai un peu hésité, puis j'ai décidé d'envoyer un message, indiquant que je connaissais quelqu'un qui remplissait les 'critères'.” La suite, c'est le principal intéressé qui la raconte le mieux : “Au début, j'ai cru à une entourloupe, pour s'amuser du malheur des gens, comme ça arrive parfois.” Pourtant, lorsqu'il décroche son téléphone pour la première fois, force est de constater qu'il parle bien à ses sœurs biologiques, qui ont écrit une annonce pour le retrouver, après 25 années de tentatives infructueuses. “Je ne pourrais même pas dire comment j'ai réagi, balbutie-t-il, à mesure qu'il réalise ce qui lui arrive. J'étais tellement stressé, j'avais plein de questions. Mais, je ne voulais pas trop parler au téléphone, je voulais les avoir en face de moi.” Très vite, un rendez-vous est programmé. C'était il y a un mois. “Ils m'ont invité chez eux, dans un petit village près de Dijon, raconte-t-il, encore sous le coup de l'émotion. On a pris le train à Mulhouse avec ma femme, mais j'ai failli faire un malaise sur le chemin.”

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Renvoyer l’ascenseur
Le moment précis où il a vu les silhouettes tant attendues se dessiner au loin, il s'en souvient bien. Fébrile, sa mère patientait derrière son frère et ses sœurs, dans une atmosphère de joie et de tristesse mêlées. “J'étais perdu, mais je crois que c'était encore pire pour elle. Tellement de sentiments se mélangent. Ma mère se demandait si j'allais l'accepter ou la juger, elle ne savait pas où se mettre.” Les premières minutes s'égrènent dans la tension, jusqu'à ce que claque la question fatidique. “L'atmosphère s'est vraiment apaisée après le 'pourquoi ?' Je ne peux pas vraiment dire de quoi il s'agit, mais je comprends ses raisons aujourd'hui. Quant à mon père biologique, non, c'est impossible, je ne lui pardonnerai jamais. Il a fait des choses inacceptables pour un homme. Je ferai dix ans de prison si je le retrouvais…” En effet, derrière chaque naissance sous X se cache bien souvent une histoire compliquée. Entre viol, naissance hors-mariage ou impossibilité matérielle d'élever l'enfant, les motivations varient, les problèmes demeurent. “D'après ce qu'il y a dans mon dossier, ma mère était trop jeune, elle avait à peine 19 ans”, ressasse Clémentine, qui ne connaît même pas ses antécédents médicaux. Et de préciser : “Ses parents n'étaient pas au courant. On m'a dit qu'elle partageait un appartement avec mon père biologique, qui s'est barré quand elle était enceinte.”

Il est très rare que le secret soit levé et que les destins se réunissent. Celui de Geoffrey a basculé après 25 ans de recherche unilatérale, sur un coup de dé. Ce dernier savoure et profite de sa “seconde famille”, avec qui il a récemment passé une semaine riche en émotions. “Il faut laisser le temps faire les choses maintenant, prévient-il, conscient de sa chance Avec mes sœurs, c'est vraiment fusionnel. Avec la plus jeune, on se ressemble comme deux gouttes d'eau, mais celle du milieu a le même caractère de merde que moi.” Passé de fils unique à grand frère, du jour au lendemain, il a trouvé les ressources pour tout pardonner. Reste une situation familiale originale à gérer. “Maintenant, j'ai deux mamans ! s'exclame-t-il dans un sourire, avant de préciser : ma mère adoptive était très émue, quand elle a appris la nouvelle. Elle m'a écrit une très jolie lettre. Je lui ai répondu qu'elle resterait toujours ma maman de cœur.” Si elle se réjouit pour son meilleur ami, Clémentine l'avoue sans ambages : elle est actuellement “au point mort” dans ses recherches. Mais, l'histoire qu'elle a créée lui donne envie de continuer. “Clémentine a changé ma vie, je ferai tout pour elle”, conclut Geoffrey, bien décidé à renvoyer l'ascenseur, entre deux séjours de farniente avec ses sœurs. “Quand je vois tout le bonheur que ça m'a procuré, alors que je n'ai rien fait pour le mériter, ça me rend triste pour elle. Maintenant, c'est obligé, je vais tout faire pour l'aider à mon tour.” Qui sait, peut-être, un jour…

 Texte Christophe Gleizes
Illustrations Marion Barraud
Article paru dans le Doolittle n°23 "Trop Mimi pour être sexy"

 

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