Demain entre tes mains

Documentaire jeunesse + Interviews

Cyril Dion et Pierre Rabhi veulent aider les enfants à inventer un monde meilleur. Dans Demain entre tes mains, un album documentaire qui paraît ce mois-ci,  les deux écologistes posent des questions existentielles : pourquoi en veut-on toujours plus ? Pour vivre heureux, a-t-on besoin de posséder autant de choses ? Que faire pour aider la planète ? Ce livre orchestré par ces deux spécialistes et illustré par 32 illustrateurs de l'agence Costume 3 Pièces, interroge sur l'attitude de l'homme envers la nature et aide les enfants à comprendre le monde. 

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Cyril Dion, réalisateur du film-documentaire césarisé Demain avec Mélanie Laurent, invite les enfants à comprendre le monde d'aujourd'hui, les conséquences de nos actes mais surtout à inventer l'avenir dont ils rêvent en agissant. Nous lui avons posé quelques questions. 

DION Cyril 2 © Fanny Dionweb
© Fanny Dion

Doolittle : Vous avez imaginé ce livre en complément du film Demain, vous en reprenez d’ailleurs une partie dans le titre, qu’aviez-vous envie de dire de plus aux enfants ?

Cyril Dion : Un premier livre pour la jeunesse, Demain, racontait vraiment le documentaire afin que les enfants puissent comprendre les solutions que l’on proposait. Pour Demain entre tes mains, j’ai voulu proposer quelque chose de plus philosophique. J’ai essayé de partir de cette interrogation : « C’est quoi être un enfant aujourd’hui en 2017 ? » : d’être dans le consumérisme, parfois inquiet pour l’avenir. Quand on entend parler de changement climatique, de chômage, que peut bien penser un enfant de 10 ans ? J’avais envie de repartir de cette réalité en utilisant les histoires que Pierre Rabhi raconte souvent en conférence qui sont à la fois simples et très parlantes. Faire un état des lieux, expliquer ce qu’il se passe vraiment et pourquoi on en est arrivé là et comment on pourrait contribuer à construire une société différente.

Comment l’avez-vous imaginé ? Je pense notamment au parti-pris de l’illustrer par 32 artistes différents via le collectif Costume 3 pièces.

C’était l’anniversaire de l’agence Costume 3 pièces et elle avait envie de faire quelque chose qui a du sens, Actes Sud Junior (la maison d'édition ndlr) m’a alors sollicité en me demandant si l’idée m’intéressait : proposer un livre illustré par 32 illustrateurs. J'ai trouvé cela super car cela reflétait la grande diversité des points de vue, des talents que j’ai mis en avant dans le livre. Avoir 32 illustrateurs différents, c’est autant de regards et de sensibilités, ça donne au livre la pluralité de visions, de diversité qui m’importait tant.     

Quelles illustrations vous interpellent le plus ?

J’adore celle d’Alain Pilon : le bûcheron en train de couper son tronc, il est à l’intérieur et l’arbre va lui tomber dessus, c’est très parlant comme dessin !

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Et dans un autre style, j’aime beaucoup celle de Charlotte Gastaut qui représente une jeune femme dans la nature baignée de lumière, elle est assise au bord de l’eau qui crée un reflet en négatif avec une toute autre vision bien plus sombre.

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La plupart du temps, on raconte aux enfants des réalités par le biais d’histoires plus métaphoriques, ici vous êtes plus cash que d’autres, vous n’avez pas peur de les effrayer ? C’est dur d’entendre que leur monde ira très mal lorsqu’ils seront adultes...

Je suis partisan de dire la vérité. Les choses ne vont pas bien, les informations que nous pouvons avoir d’éminents scientifiques parlent aujourd’hui d’échéance extrêmement rapide, on est sur 2030 pour des catastrophes vraiment terribles... La conjonction à la fois du réchauffement climatique, de la disparition en masse des espèces, des migrations, des conflits, de l’épuisement des ressources naturelles, la pollution, etc. tout ceci pourrait créer un point de basculement entraînant un effondrement des éco-systèmes. Si comme on le craint le réchauffement climatique se poursuit à cette vitesse, il y a certains endroits de la planète qui deviendraient irrespirables à cause de la chaleur et qui déséquilibreraient l’agriculture. Tout cela est terrifiant et je trouve que de toujours penser que l’on a le temps, ce n'est pas bien, y compris auprès des enfants alors je commence à leur dire qu’il faut se préparer.

Quand vous parlez à vos enfants de cette situation, comment réagissent-ils ?

A des moments, ils ont peur.  Ils ne comprennent pas très bien car c’est très décalé par rapport à la réalité qu’ils voient. Les enfants sont comme les adultes, ils peuvent supporter des informations graves, anxiogènes si on leur propose des solutions. Quand il est face à des informations difficiles, l’homme a un mécanisme de fuite psychologique, d'emblée il choisit le déni. La seule façon de contrer cela, comme le cerveau cherche une échappatoire, c'est de proposer une solution et c’est ce que j’essaie de faire avec les enfants. Quand j’ai commencé à parler du réchauffement climatique à mon fils, il m’a montré la carte du monde accrochée au mur de sa chambre et il a commencé à me demander quelles régions allaient être englouties par les eaux... Il faut les accompagner et leur proposer quelque chose à faire.

Lorsqu’on lit Demain entre tes mains, on comprend que l’un des objectifs est la prise de conscience de l'état de la planète et de l’écologie mais vous insistez aussi sur le fait de trouver son chemin, le bonheur, une vie professionnelle épanouissante. En quoi selon vous est-ce si important de lier les deux ?

Pour moi, tout est lié. Aujourd’hui, on est prisonnier d’un système qui fait que nous ne sommes pas tous heureux. Combien de personnes aujourd’hui exercent un métier juste pour gagner de l’argent à la fin du mois ? Toutes ces personnes sont prisonnières du système. Si on était capable de libérer toutes ces personnes dans une certaine forme de créativité, on rendrait une énergie disponible dans la société qui serait absolument considérable. De mon expérience, c’est vraiment quand on fait quelque chose pour laquelle on est doué et qui nous rend heureux qu’on a le plus d’impact sur les autres.

L’un des points clefs de votre propos, c’est aussi : pour aspirer à une vie meilleure, il est important de trouver ce pourquoi l’on est doué. Avez-vous des conseils à donner à ces enfants (et même adultes) qui se cherchent ? Ne pensez-vous que ce soit un peu trop idéaliste ?

J’ai la croyance que l’on a tous un talent particulier, ou même plusieurs ! Je pose souvent la question : « Si vous aviez 20 millions d’euros sur votre compte en banque et que vous n’aviez plus jamais besoin de travailler pour de l’argent, que feriez-vous de vos journées ? » Et curieusement, on voit bien qu’il y a toujours quelque chose que les gens aiment faire : du jardinage, même jouer aux jeux vidéo ! Il y a toujours une porte d’entrée. Le problème dans notre modèle de société c'est que depuis l’école, on nous apprend à nous conformer plutôt qu’à nous ouvrir à un espace des possibles. Et c’est cela, par exemple, que j’aime beaucoup, et que l’on montre dans Demain, dans l’éducation finlandaise ou dans les modèles d’éducation alternatifs comme Montessori, Piaget, etc. On s’adapte d’abord à la différence de l'enfant car chacun a sa propre façon d’apprendre, de découvrir. On sait aujourd’hui qu’il existe dix formes d’intelligence différentes, certaines d’entre elles sont liées au mouvement, au contact avec la nature sauf que l’intelligence qui est la plus sollicitée dans le modèle classique c’est l’intelligence logico-mathématique. Par exemple, elle ne marchait pas du tout pour moi ! Après l’école, j’ai découvert que la meilleure façon pour moi d’apprendre était de faire quelque chose. Si on avait une pluralité d’approches pédagogiques, on intéresserait certainement beaucoup plus les enfants afin qu’ils découvrent aussi plus facilement leurs centres d’intérêt, leurs talents... Ce qui éviterait, par exemple, de voir tous ces jeunes qui vont à la Fac car ils ne savent pas quoi faire.

Comment gérez-vous ce manque de pluralité d'apprentissages en France avec vos propres enfants ?

On compense en leur proposant de faire de nombreuses activités. Mon fils fait beaucoup de sport, il est en classe de sport, fait du basket... il est complètement passionné. Il adore aussi la nourriture, alors il cuisine un peu. Ma fille, elle, s’adonne à l’art plastique, elle joue du piano, pratique l’athlétisme. Je suis sûr qu’il lui faudra une activité qui passe par les mains, l’art, la peinture sont de très bons moyens d’expression pour elle. On les encourage…                                        

A la fin du livre, vous donnez des conseils d’actions pour enclencher le changement, parlez-nous un peu du choix de ces conseils. Quel était le mot d’ordre pour ces dernières pages ?

J’ai choisi les basiques, les choses que l’on devrait tous faire au minimum dans la vie de tous les jours et ce ne sont pas des choses difficiles ! Ces actes nous permet d’avoir conscience des choses : trier, recycler, composter, acheter bio, local. Ils reflètent le choix de construire une société dans laquelle on est en cohérence avec nos valeurs. Le vrai changement, c’est vraiment de trouver ce que l'on veut faire dans le but de construire un monde meilleur. 

Le concept de liberté est un fil conducteur du livre, ne pensez-vous pas justement que c’est lorsque l’on est enfant que l’on est le plus libre ? 

C’est assez compliqué, un enfant est libre d’un côté c’est vrai, dans sa façon de voir le monde, de penser mais en même temps il est à un moment de sa vie où il est obligé de respecter tout le temps les règles, ce qu’on lui demande de faire. C’était une des choses que je détestais quand j’étais enfant.  Je me disais : je veux être adulte pour choisir ce que je veux faire. J’essaie de leur expliquer que la liberté est conditionnée aux autres, pour la question écologique et sociale, c’est fondamental. La liberté est de pouvoir rester fidèle à soi-même, avoir la possibilité de s’exprimer sans nuire à celle des autres (aux humains, être vivants, à la nature). Se poser les questions : Qu’ai-je vraiment envie de faire ? Qu’est-ce qui me rend heureux et quel impact cela a-t-il sur les autres, la nature ? sont les plus importantes que l’on peut se poser. 

 

Pierre Rabhi est agriculteur, écrivain, philosophe et est connu de part le monde pour ces conférences sur l'homme et la planète. Ses histoires, anecdotes et pensées ponctuent les propos de Cyril. Nous lui avons demandé le message qu'il souhaitait passer aux enfants. 

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© Fanny Dion

Dans le préambule de Demain entre tes mains, vous expliquez aux enfants comment appréhender sa lecture, et comment à leur hauteur, ils peuvent changer les choses. A votre avis pourquoi passe-t-on tant sous silence et surtout auprès des enfants l’état actuel de notre planète ?

C’est une des caractéristiques de notre monde actuel, dans la peur de les perturber, de leur donner des informations qui pourraient les attrister, c’est sûrement cela. On pense que jusqu’à un certain âge, il faut les laisser tranquilles. Ça me paraît normal de ne pas les angoisser mais on peut quand même les informer sans relever du drame. C'est ce que nous avons voulu faire à travers ce livre. 

Dans la note destinée aux parents, vous parlez de vérité élémentaire et de vérité fondamentale concernant leur place d’être humain, pouvez-vous nous expliquer ?

Je considère que le savoir fondamental, à tort ou à raison, c’est la connexion de l’enfant à la nature, de commencer tôt à lui révéler pourquoi il est vivant… Il est vivant car la Terre le nourrit, car ce que comporte la nature le lui permet. Il faut adapter ce propos à l’âge de l’enfant, on ne peut pas lui expliquer de manière trop complexe. Je suis persuadé que l’enfant doit expérimenter le monde réel alors qu’aujourd’hui il est d’avantage liés au monde virtuel avec cette surexposition aux écrans qui, je pense, l'abîme.

Pensez-vous qu’il y a une prise de conscience plus importante de la part des hommes sur l’état de la planète ?

Pour vous donner une idée, on me demande à peu près 600 conférences par an. Les gens commencent à ressentir et à comprendre que l’évolution historique moderne n’a pas d’avenir. Une société dite moderne n’a d’avenir que si elle a du combustible, de l’électricité, de la communication, elle est la plus fragile de l’histoire de l’humanité car elle est complètement dépendante de ces facteurs-là. Elle est éloignée des critères fondamentaux de la nature.

Quels conseils donneriez-vous aux parents ?

Je serais radical : ne laissez pas les enfants trop longtemps devant les écrans, les parents eux-mêmes doivent être convaincus qu’ils sont dangereux pour le corps et l’esprit. Encore une fois, l’enfant doit faire son initiation, son intégration à la vie à travers des choses concrètes. Je pense qu’il faut aussi leur apprendre la valeur des choses, c’est primordial.

Comment vous adressez-vous aux enfants ?

J’ai souvent plus de trac devant des enfants que des adultes car je me dis : vais-je être capable de leur faire comprendre les choses avec des moyens simples ? sans leur faire peur. J’aimerais élaborer une pédagogie spécifique qui me permettrait de transmettre ce dont je suis convaincu en tant qu’écologiste actif. Avec Juliette Dusquene, nous avons imaginé des carnets d’alerte (édités aux Presses du Châtelet) des livres accessibles à tout public. Ils se lisent facilement. A travers ces carnets, nous souhaitons donner les éléments essentiels et indispensables à la compréhension de ce qu'il se passe aujourd'hui comme la faim dans le monde, la finance. J’aimerais m’inspirer de cette collection destinée aux adultes pour les enfants. Avec Cyril, dans Demain entre tes mains, nous avons voulu expliquer aux enfants que la planète est confrontée à de nombreux dangers et qu'eux aussi peuvent participer à la préserver et à construire leur avenir.

Dans Demain entre tes mains, Cyril Dion retranscrit une histoire métaphorique que vous avez souvent racontée, celle « des boîtes » Ne craignez-vous pas de déranger certains lecteurs lorsque par exemple, vous résumez la vie humaine à une succession d'enchaînements de boîtes dans lesquelles nous rentrons ?

Je ne me suis jamais caché d’être contre cette société capitaliste, c’est d’ailleurs pour ces raisons que ma compagne et moi, il y a 55 ans nous avons décidé de changer de vie pour retourner à la terre avec comme question fondamentale : j’ai cette vie, que puis-je en faire ? Aujourd'hui, il faut dire la vérité aux enfants et proposer des solutions : qu'ils puissent considérer leur existence d'être humain et leur faire prendre conscience de ce que chacun peut faire pour prendre soin de la planète.

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Quel a été le déclic de ce changement de vie pour vous et votre famille ?

J’ai travaillé en usine, j’ai fait une immersion dans le monde du travail et je me suis dit, à tort ou à raison, que de travailler toute sa vie pour attendre la retraite et pour quels objectifs (la croissance, augmenter le PNB ?), était-ce vraiment ce dont j'avais envie ? Aujourd’hui, il y a 30 à 40 % des activités qui relèvent du superflu, des choses qui ne sont pas nécessaires à la vie et qui requièrent des dépenses d’énergie…  De mon point de vue, je considère que la vie n’est pas de rester enfermé en attendant la retraite. Ce choix radical n’est évidemment pas facile du tout à mettre en place dans le système actuel.

Vos enfants ont-ils compris votre choix de vie ?

C’était l’une de nos préoccupations : est-ce que nos enfants allaient approuver notre choix ? Ils l'ont totalement fait ! Ils ont vécu dans un lieu beau et silencieux, avec des animaux. On leur a posé la question, s’ils regrettaient quelque chose et il n’en est rien. Ils ont vécu cela comme une aventure initiatique, ils sont habiles de leurs mains, ils savent faire beaucoup de choses,sont très créatifs et tous musiciens.  

Quel message avez-vous envie de faire passer ?

Il faut une prise de conscience des effets de la société actuelle sur la planète : la destruction des ressources vivantes, on empoisonne la terre qui nous nourrit, elle subit de la part des hommes une véritable destruction. Avec cet ouvrage, nous avons tenté à notre façon de rendre accessibles aux jeunes esprits cet état de faits.

Et qu’en est-il des familles citadines qui veulent garder leur train de vie mais qui veulent quand même aider à leur niveau ?

Pour tout avouer, je pense que les villes sont condamnées, je ne vois pas trop comment cette concentration de personnes pourra survivre dans quelques années. Je ne crois pas que les populations urbaines, à termes, pourront survivre. Imaginez une grève des transports des containers ou des défaillances de production liées à des sécheresses prolongées, etc. les villes seraient tout de suite fragilisées car elles le sont déjà. Il faut une civilisation orientée vers les sources de la vie elle-même. 

Demain entre tes mains, Cyril Dion & Pierre Rabhi, éditions Actes Sud Junior + Costume Trois Pièces, 16,90€
Disponible ici
Propos recueillis par L.L
 

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