Allaitement tardif

Enquête

L’enfant a des dents, il marche, il parle, et pourtant il continue de boire le lait au sein de sa mère : bienvenue dans le monde merveilleux de l’allaitement tardif ou prolongé. Portée par une nouvelle vague bobo-écolo, la pratique se popularise et ne laisse personne indifférent.

Nini va bien ?” demandait régulièrement Louis, alors deux ans et demi, à sa mère. Nini n’est ni un copain, ni un grand-parent, ni même un doudou. Nini, c’est le sein de sa maman, Céline, qu’il continuait à téter régulièrement. “Avant d’avoir mon fils, j’avais vu une femme qui allaitait en public un enfant qui devait avoir quatre ans, et je m’étais dit alors : ‘Elle est cinglée !’ Moi, j’étais juste pour l’allaitement, et finalement, je l’ai fait aussi longtemps que j’ai pu. Il faut dire que j’avais des tonnes de lait, j’aurais pu fournir un lactarium entier”, explique Céline. Elle ajoute : “Les gens trouvent ça malsain, alors que ça ne l’est pas du tout. On n’est pas dans Game of Thrones non plus !” Pour Julie, cela s’est aussi prolongé jour après jour, sans aucune planification préalable. “Au départ, je pensais allaiter six mois. Mais quand le premier anniversaire de Benedict est arrivé, j’ai continué. Puis pendant ma seconde grossesse, je pensais arrêter, mais cela s’est poursuivi, même après la naissance de ma fille. Aujourd’hui, Benedict a près de trois ans et prend toujours le sein. On a affaire à un serial téteur”, raconte la jeune femme qui pose sur Instagram avec un enfant branché à chaque sein, mi-fière mi-désespérée.

Ces jeunes femmes pratiquent ce qu’on appelle communément l’allaitement tardif, ou prolongé, selon le point de vue duquel on se place. À partir de quand rentre-t-on dans cette case ? “C’est la question à mille euros ! Les professionnels de l’enfance n’ont pas la même vision de cette limite. Et généralement, quand on en parle, c’est pour signaler que c’est trop long. De mon côté, j’ai considéré de façon arbitraire que c’était à partir d’un an, à l’âge où le bébé devient un bambin, où il commence à marcher”, répond Claude Didierjean-Jouveau, porte-parole de la Leche League et auteur de l’ouvrage L’allaitement au long cours. La majorité du corps médical considère tout de même que la frontière se situe à six mois. C’est l’âge jusqu’auquel l’Organisation mondiale de la santé recommande l’allaitement exclusif. Au-delà, elle préconise l’allaitement partiel jusqu’aux deux ans de l’enfant. Même topo pour l’Unicef, qui met un peu plus d’insistance dans le conseil. Aucun organisme international ou national ne s’est prononcé sur une limite d’âge pour l’allaitement.

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À quel âge commence l’allaitement tardif ?

Selon les pays, la pratique est plus ou moins courante. Presque tous les bébés sont allaités jusqu’à un an dans ceux à revenus moyens ou faibles, mais cela ne concerne plus que 20% des enfants des pays à moyens et hauts revenus. Tout ce monde est petit joueur par rapport aux civilisations précolombiennes ou aux Esquimaux qui pouvaient pratiquer l’allaitement jusqu’à douze ans, d’après la Leche League. Et en France ? On n’est guère friand de la pratique : seuls 5% des bambins d’un an ont accès au sein de leur mère. Un chiffre qui s’explique en partie par le fort taux d’activité des femmes, mais aussi par le poids du féminisme qui voyait historiquement l’allaitement d’un mauvais œil. Pourtant, ces représentations évoluent, et l’allaitement prolongé est désormais porté par une nouvelle génération bobo-écolo CSP++. Car en France, plus on est aisé, plus longtemps on dégaine son sein pour nourrir sa progéniture. Le portrait-robot de la mère susceptible de prolonger l’allaitement est celui d’une femme de trente-cinq ans et plus, mariée, diplômée, et dont le foyer gagne plus de 5 000 euros par mois.

Pourquoi choisissent-elles de prolonger la tétée ? Les études abondent en faveur de l’allaitement, mettant en avant la réduction de quantité de maladies chez l’enfant, et du cancer du sein chez la mère. Mais sa version prolongée ne bénéficie que de peu de données scientifiques, mis à part pour les pays où l’accès à l’eau potable est difficile. Pour le reste, on doit supposer en creux que plus longtemps on allaite, plus longtemps on profite des bienfaits du lait maternel. Mais, souligne Claude Didierjean-Jouveau, “la plupart des femmes qui allaitent longtemps ne le font pas pour des raisons de santé, mais pour la relation privilégiée que cela leur donne avec leur enfant. La tétée est un super outil de maternage”, professe-t-elle. Alexandra a allaité sa première fille trois semaines, sa deuxième cinq mois, et son fils de seize mois est toujours au sein. Elle explique : “Il n’y a rien au monde qui console mieux une peine ou un gros bobo que le lait de maman. Il n’y a rien de plus doux et réconfortant ! Je tire un grand sentiment de fierté d'arriver à nourrir et réconforter mon enfant avec un geste aussi pur et naturel.” Pour Céline : “C’est aussi un moment hors du temps. On n’a jamais le temps de rien. Là, on n’a pas le choix de s’occuper à 100% de notre enfant.” En parallèle, la jeune femme met en avant des aspects plus terre à terre. “Pas besoin de préparation et c’est toujours à la bonne température. Quand j’étais en balade ou en pique-nique, j’avais toujours à portée de main cette possibilité de recourir au sein, une invention formidablement pratique”, souligne-t-elle. Pour Julie, c’est aussi une façon de gagner du temps de sommeil : “Benedict pouvait ainsi manger sans que je me lève. La tétée est un vrai somnifère, le matin, le soir et même pour la sieste.” 

Un plaisir ou un sacerdoce ?

Le planning des tétées varie selon que l’allaitement suit les desiderata de l’enfant ou de la mère. Cela peut être un sacerdoce. Alexandra explique ainsi à propos de son fils de seize mois : “Comme je suis mère au foyer, c’est open bar. Thomas boit cinq à six fois par jour et deux ou trois fois par nuit. Ou plus s’il est malade ou a eu une mauvaise journée. C’est le principe de l’offre et la demande.” Pour d’autres, c’est plus cadré. Mais parfois, le petit tente d’outrepasser les limites du raisonnable. “C’est addictif, le nini. Louis a eu une passade où il avait besoin de toucher le torse de son père pour s’endormir. Moi, j’étais d’accord pour qu’il touche mon sein quand il tétait, mais en dehors de ça, non. Je ne suis pas un doudou”, confie Céline. Benedict, du haut de ses trois ans, aurait même une tendance tyrannique. “Je donne la priorité à Garance qui est bébé, mais ce n’est pas facile d’attendre pour Benedict, du coup il est arrivé que je nourrisse les deux en même temps. Mais il est capable de ne pas manger de la journée pour attendre de téter. En ce moment, c’est au moins trois fois la nuit chacun et Benedict se lève pour venir dans notre lit. J’avoue que c’est un peu acrobatique”, confesse Julie.

Les réactions ne se font généralement pas attendre. “Tu vas en faire un fils à maman. C’est pas bon pour le couple. Et le rôle du papa là-dedans ?” a ainsi régulièrement entendu Céline, qui précise : “En général, ce sont des gens qui n’ont pas d’enfant !” Julie rapporte encore la réaction de sa sage-femme : “Quand je lui ai dit que j’allaitais encore, elle m’a regardé de travers et m’a dit : ‘On n’est pas en Afrique ! Combien de temps ça va durer encore ?’” Si bien que les mères évitent souvent d’allaiter en public et réservent ces moments pour la sphère privée. “À la fin, j’évitais de sortir mon sein en public, je respectais les gens. Je me souviens d’une femme dont l’enfant de cinq ans ouvrait le corsage quand il voulait et lui prenait le sein. Ça m’avait choqué, ce n’est pas un bar !” raconte Céline. Mais pour Alexandra, pas question de se priver. “Bien sûr que j’allaite en public. Je n’ai jamais eu aucun commentaire négatif ni même de regard indigné. Jamais je ne me cacherai ni ne m’empêcherai d’allaiter mon enfant quand il en a besoin”, assure-t-elle. “Il ne faut pas systématiquement se cacher ! Cela voudrait dire que c’est répréhensible, c’est un drôle de message pour l’enfant”, professe Claude Didierjean-Jouveau.

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Débat privé ou débat public

La grande majorité des psychiatres ne voient pas la pratique d’un bon œil. La grande prêtresse de toute une génération, Françoise Dolto, professait que l’allaitement devait rapidement arrêter d’être un mode d’échange dominant entre la mère et son enfant, cette “relation de corps à corps” devant cesser en vue de l’autonomisation de l’enfant. Le médiatique Marcel Rufo avait mis la communauté pro allaitement en émoi en 2003 en déclarant publiquement : “Le sein ne se partage pas : prolonger l’allaitement au-delà de sept mois est un véritable abus sexuel !” Pour Claude Tychey, professeur de psychologie clinique à l’université de Nancy, l’allaitement prolongé, en augmentant la dépendance réciproque entre la mère et l’enfant, peut aboutir à “une coloration insécurisante dès le lâcher du corps à corps”. Selon lui, “il appauvrit probablement la construction de l’espace imaginaire ainsi que son développement langagier”. Le moins que l’on puisse dire est que les débats à ce sujet sont passionnels et les réactions extrêmes, bien souvent dénués de tout argument scientifique. Les uns crient à l’inceste. Les autres exhibent sur les réseaux sociaux leur progéniture scotchée à leur sein. Comme Maha Al Musa, cette mère australienne de cinquante-deux ans allaitant fièrement sa fille de plus de six ans. Interrogée par l’Australian Weekly Woman’s Day, elle a expliqué n’avoir jamais vacciné sa fille, croyant au pouvoir de son lait maternel. Sa fille en a profité pour signaler que le lait de sa mère avait un goût de “sucre d’orge”, précisant : “C’est mon moment préféré quand je ne suis pas à l’école.

La question, qui a longtemps relevé de la sphère privée, s’est aujourd’hui installée dans le débat public. En 2012, le Time Magazine déclenchait ainsi un véritable ouragan en mettant en couverture une mère – jean slim et débardeur – et son fils de trois ans perché sur une chaise pour atteindre son sein, sous le titre “Are you mom enough ?” Aujourd’hui, on n’hésite plus à prendre la parole sur le sujet. Les stars au premier plan : Céline Dion, Penélope Cruz, Shakira ou Gisele Bündchen font savoir au monde leur amour de l’allaitement prolongé. “Oui, comme tout ce qui a trait au corps des femmes, le sujet suscite de vifs débats. Mais on ne peut pas laisser les femmes tranquilles et cesser de leur dicter ce qu’elles doivent faire avec leur corps ? Allaiter ou pas, longtemps ou pas, elles doivent pouvoir choisir”, s’indigne Michèle, ancienne sage-femme. “La double fonction du sein, à la fois lié à la maternité et à la sexualité, engendre un certain malaise. Il devient un symbole du rôle social qu’on souhaite donner à la femme. Pensez aux années 70 !” poursuit Michèle. De son côté, Julie s’indigne. “On doit reprendre un corps de femme, vite retravailler, faire du sport... Le corps des femmes et le sein sont tellement sexualisés qu’on en vient à trouver l’allaitement pas logique. On oublie que les seins sont faits pour ça. Pour ma part, je n’ai jamais vu mes seins comme un atout féminin, mais comme un moyen de nourrir des enfants”, explique-t-elle.

Statistiquement, c’est le plus souvent la reprise du travail qui signe l’arrêt de cette partie à deux. Mais Julie commence manifestement à trouver le temps un peu long. Alexandra promet qu’elle allaitera son dernier fils “aussi longtemps qu’il le souhaitera”. Céline, forcée de prendre des médicaments, a dû quant à elle annoncer à son fils : “Nini, ça ne marche plus.” Et assure qu’il s’en est tout à fait remis.

Texte Éléonore Thery & Illustrations Chacoco
Article paru dans le Doolittle n°29

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  • jeudi 9 mars 2017
    Alexaparis : "Merci car pour une fois un article pas reac sur le sujet! Ces questions d'allaitement "tardif" (pas fan du terme à vrai dire) font bien marrer mes amies scandinaves qui allaitent autant qu'elles le veulent dans une société qui leur fout royalement la paix à elles, leurs seins et leurs bébés Je salue encore votre équipe de journalistes de ne pas avoir foncé dans le piège du jugement , cest assez rare pour être souligné Alexandra qui allaite avec joie"

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