La belle enfance

Photographie

Alain Laboile vit dans la région de Bordeaux avec sa femme et ses six enfants. Ses photographies de famille connaissent depuis des années un succès planétaire sur les réseaux sociaux. Ses photos ont été exposées en France, au Japon, aux États-Unis, au Brésil… Au delà de son travail photographique, c'est aussi tout un mode de vie, celui de sa propre famille et d'une enfance belle et sauvage que nous montre l'artiste. A l'occasion de la sortie de son nouveau livre réalisé avec la journaliste Victoria Scoffier, La Dispute, nous avons pu lui poser quelques questions. Rencontre. 

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Crédit photo : Luna Laboile

Doolittle : Votre travail est reconnu dans le monde entier, pouvez-vous nous expliquer votre parcours ?

Alain Laboile : En 2004 , alors artiste sculpteur, j’ai souhaité prendre mes œuvres en photo dans le but de me constituer un book. J’ai acquis un petit appareil photo numérique dont j’ai découvert un peu par hasard le mode “macro”.  Passionné par l’entomologie (ma sculpture  gravitant elle aussi autour du monde des insectes), j’ai commencé à photographier le petit monde à mes pieds, dans mon jardin. J’ai commencé à partager ces images sur le web et les critiques étant encourageantes, j’ai participé à des concours photographiques, que j’ai gagné. La photographie était entrée dans ma vie, quasi accidentellement. Ce n’est qu’en 2006 que j’ai levé mon objectif vers ma famille. Cette nouvelle voie s’est confirmée en 2007 et 2008 avec la naissance de mes deux dernières filles. Après une pause photographique d’un an, je n'ai plus cessé depuis 2010 de documenter le quotidien de ma famille nombreuse.

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C’est le partage sur les réseaux sociaux qui a diffusé mon travail à l’échelle planétaire et a contribué à son succès. C’est par ce biais que j’ai été mis en contact avec des personnes influentes du monde photographique (galeristes, éditeurs, collectionneurs, organisateurs de festivals...). L’article publié en 2012 par le NY Times a  notamment été décisif. Depuis j’enchaîne les expositions, workshops et plusieurs livres ont paru. Je continue à pratiquer la sculpture,  mais en dilettante, la photographie ayant pris une place prépondérante dans ma vie et celle de la famille.

D. : Votre travail professionnel est intimement lié à votre vie personnelle notamment à votre famille, une source d’inspiration inépuisable ?

Alain Laboile : Je suis père de 6 enfants aujourd’hui âgés de 8 à 23 ans, 4 filles, 2 garçons. Nous vivons dans le sud ouest de la France, dans un petit village au milieu des vignes. C’est un lieu un peu sauvage, sans confort superflu. Les enfants ont accès à toute la technologie moderne, mais nous n’avons pas la télévision. Il existe un équilibre qui s’est imposé naturellement entre la vie tournée vers l’extérieur, au contact des animaux, de la terre, de l’eau... et celle qui se déroule à l’intérieur ponctuée par les tâches domestiques et les loisirs.

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Tous ces moments passés ensemble constituent une quantité inestimable d’instants précieux que je m’emploie à immortaliser.  Je constitue un gigantesque album patrimoine que je léguerai à mes enfants. Je ne recherche pas le sensationnel, je ne photographie ni les anniversaires ni les occasions spéciales. Je m’attache à la banalité du quotidien, qui, si on l’observe attentivement, recèle beauté et émotion.

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J’ai des idées de séries photographiques, consignées dans un petit carnet que j’exploiterai un jour, ou non. Aujourd’hui, je me laisse porter par la richesse de notre vie ensemble, c’est un renouveau permanent. Les enfants sont naturellement créatifs, et même si en grandissant ils perdent un peu cette douce folie qui caractérise la petite enfance, ils m’offrent à voir un spectacle permanent dont mon œil ne se lasse pas.

D. : Pourquoi avoir fait le choix du noir et blanc ? 

Alain Laboile : La majeure partie de mes images est traitée en noir et blanc, ce qui renforce la notion d’universalité et d’intemporalité. Pourtant quelquefois, sur certains clichés, c’est la couleur qui s’impose comme une évidence. Je n’ai pas d’explication rationnelle, c’est de l’ordre du ressenti.

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D. : Vous avez un mode de vie qu’on peut qualifier d’« à part » comparé à celui de la société actuelle ? Comment concevez-vous cette vie ? Est-ce une démarche écologique ? éthique ?

Alain Laboile : Notre mode de vie est certes un peu atypique mais il n’est régi par aucune idéologie. Il résulte plutôt de notre longue expérience de la parentalité et des leçons acquises au fil des naissances de nos enfants. Nous avons depuis longtemps fait des choix économiques afin d’élever nos enfants sans aide extérieure, pour passer le plus de temps possible auprès d’eux. La vie en campagne offre de multiples possibilités. La source dans la forêt nous a permis d’alimenter un bassin naturel creusé dans l’argile,  la forêt de bambous nous transporte en Amazonie, le ruisseau du fond du jardin nous fait cohabiter avec une communauté de ragondins et les chevreuils dorment dans les hautes herbes alentour. Notre vrai luxe, c’est d’avoir le temps de profiter de tout cela, libérés des horaires et de la course frénétique de la vie.

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Depuis 2 ans nous avons opté pour la scolarisation en famille afin de permettre à la famille de me suivre pendant mes nombreux déplacements à l’étranger. Notre démarche s’inscrit donc plutôt dans une volonté de s’affranchir le plus possible des contraintes sociétales. Elle s’accompagne d’une sensibilisation à des sujets écologiques et éthiques majeurs mais toujours sans imposer quoi que ce soit,  simplement pour amener à une prise de conscience (par exemple ma femme et moi sommes végétariens, les enfants non). Nous ne sommes pas des militants.

 D. : Certains de vos enfants sont grands, cette vie différente plus sauvage, plus libre qui tourne beaucoup plus autour de l’expérience que de la consommation, l’ont-ils tous accepté ? 

Alain Laboile : Nous n’avons à ce jour jamais été en conflit avec nos enfants. La crise de l’adolescence nous est  encore inconnue. Je crois que chacun se sait aimé, respecté et écouté et de fait l’entente au sein de la fratrie est vraiment satisfaisante. Y a t‘il parfois des frustrations, des doutes ? Bien évidemment... une vie de famille totalement linéaire relève de l’utopie. Néanmoins, à la maison, le climat est serein et nos deux aînés, désormais citadins  y reviennent volontiers et très régulièrement.

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La vie qu’ils ont vécue auprès de nous n’a jamais été contraignante, ils n’ont jamais été isolés socialement. Je pense qu’ils ont acquis la notion de la valeur des choses, celle du nécessaire et du superflu, et que leur parcours leur permet une vision critique de la société. Ils ont d’ailleurs fait des choix très opposés, l’aîné est entré en gendarmerie, la seconde est en master II cinéma.

 D. : Quand on regarde vos photos, on se dit que c’est exactement l’enfance que chaque enfant mériterait de vivre, quelles sont les réactions des gens ? 

Alain Laboile : Lorsque j’ai commencé à partager mes images, sur Facebook notamment, les retours ont été immédiats, et me sont parvenus des 4 coins du monde. Toutes les générations se sont manifestées. Des personnes âgées qui revoyaient nostalgiquement des pans de leur enfance à travers mes images. Des parents qui regrettaient d’offrir une existence grise ou contraignante à leur enfant, de jeunes futurs parents qui souhaitaient offrir à leur enfant une existence similaire à celle de ma famille, des inconnus qui me demandaient de les adopter... un florilège de témoignages enthousiastes, fantasmés parfois, louant la liberté et l’insouciance transmises par mes images.

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Quelques détracteurs aussi, dénonçant la nudité des enfants, l’irresponsable insécurité de leur existence, et à qui je réponds que mes enfants ne sont jamais laissés sans surveillance adulte , que leur nudité volontaire résulte du climat doux en Sud Gironde et que la pudeur finissant par les gagner, ils se rhabillent spontanément en grandissant. La famille n'est d'ailleurs aucunement naturiste :)

 D. : Quels conseils donnez-vous aux personnes qui aspirent à un changement dans leur vie de famille ? 

Alain Laboile : Je crois que chaque enfant devrait vivre entouré de présence, de bienveillance, qu’il devrait avoir du temps pour s’épanouir sans stimulation permanente, en s’appropriant simplement son territoire. Les enfants d’aujourd’hui  ont des emplois du temps énormes (école, activités sportives, culturelles), ils manquent de temps pour la découverte autonome. Mes enfants ont bénéficié de ce temps libre, ils y ont puisé de l’épanouissement et je suis content des conséquences sur leur personnalité, mais je ne prétends pas qu’il faille en faire un modèle.Devenir parent ne s'apprend pas, on improvise et chaque famille doit trouver son équilibre.

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Je croise souvent, au fil de mes expositions des parents engoncés dans un quotidien qui les frustre, et qui viennent se confier à moi, ou à mon épouse. Ils sont conscients de priver leur enfant de leur présence et de manquer des moments de partage importants. Ils misent beaucoup sur la réussite scolaire, gage pour eux de réussite sociale.  Ils tentent de compenser leur absence et leur exigence par la multiplication des stimulations, activités... Finalement tout le monde est fatigué, et le conflit s'installe.

Je leur conseille de lever le pied, quitte à renoncer à certains privilèges matériels, mais si l'envie est là, il est difficile de franchir le pas, ce que je conçois parfaitement. Nous même avons cheminé avant de trouver le mode de vie qui nous satisfait.

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 D. : Quelles sont vos actus ? Pouvez-vous me parler un peu de votre livre La dispute qui sort dans quelques jours ?

Alain Laboile : En ce moment, plusieurs expos sont organisées la Leica Gallery de Boston, du 16 au 29 octobre à la Foto Art Festiva Bielsko Biala en Pologne, en janvier 2018, j'exposerai à la Leica Gallery à Los Angeles. La série La Famille fait partie de la collection permanente du Musée français de la photographie à Bièvres.

 En 2012, le Magazine 6Mois a souhaité publier mon travail dans sa rubrique Album de Famille. Victoria Scoffier, une jeune journaliste est venue passer 2 jours en immersion à la maison. Les enfants l’ont immédiatement appréciée et une véritable amitié est née. La Dispute est le fruit de cette amitié. Victoria a posé ses mots, un conte, dont Nil ma plus jeune fille est l’héroïne, sur mes images. Ce n’est pas un album pour enfants traditionnel, mais une histoire enfantine posée sur des photographies d’auteur. Un bel objet à offrir, transmettre... Je suis ravi de cette parution. Depuis plus de 20 ans ma vie gravite autour de l’enfance, mon oeuvre également, et pourtant les enfants sont tenus à l’écart. Les expositions, les livres photographiques sont rarement adaptés aux tout petits.

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J’ai à deux reprises expérimenté l’exposition de mes images à hauteur d’enfant, avec la complicité de mes deux plus jeunes filles déscolarisées qui commentaient la visite. C’est extrêmement gratifiant d’assister aux réactions du jeune public, on réalise que les enfants appréhendent l’image de façon souvent très pertinente, ne se limitant pas à l’anecdote, mais en amenant des notions d’esthétique. J’aime donc à penser que La Dispute leur ouvrira les portes d’un univers photographique.

Plus d'infos sur Alain Laboile sur son site laboile.com
La Dispute, Victoria Scoffier & Alain Laboile, éditions Les Arènes, en librairie le 18 octobre, 19€
Crédit photo : Alain Laboile & Luna Laboile pour le portrait 

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